Dans les ruelles de Kumasi, l’odeur du cacao torréfié flotte dans l’air, mêlée au bourdonnement des machines artisanales. Joseph Mensah, 34 ans, s’active dans son petit atelier. Avec ses mains tachées de chocolat, il murmure : « Pourquoi vendrions-nous notre or brun brut, alors que nous pouvons en faire des merveilles ici même ? » Au Ghana, deuxième producteur mondial de cacao, une révolution silencieuse est en marche : transformer localement ce trésor national plutôt que de l’exporter brut. Mais entre ambitions politiques, réalités économiques et résistances invisibles, le défi s’annonce colossal.
Un géant du cacao aux pieds liés
Chaque année, le Ghana produit environ 850 000 tonnes de fèves de cacao. Pourtant, plus de 80 % de cette production quitte le pays sans transformation. Les fèves sont expédiées vers l’Europe ou l’Asie, où elles sont transformées en tablettes, poudres ou crèmes qui reviendront ensuite sur le continent africain, souvent à prix fort.
« C’est absurde. Nous avons la matière première, mais pas la valeur ajoutée », s’indigne Ama Owusu, économiste à l’Université du Ghana. En effet, selon la Banque mondiale, seulement 5 à 7 % de la valeur finale d’une tablette de chocolat revient aux pays producteurs.
Le Ghana, tout comme son voisin ivoirien, tente depuis plusieurs années de renverser cette logique. Des initiatives publiques et privées émergent, mais les obstacles restent nombreux.
Une volonté politique affirmée, mais fragile
En 2017, le gouvernement ghanéen annonçait un plan ambitieux : transformer localement au moins 50 % de sa production de cacao d’ici 2030. La Ghana Cocoa Board (Cocobod) a investi dans des partenariats avec des entreprises locales et étrangères pour construire des unités de transformation dans les régions productrices.
« Nous voulons créer une véritable industrie du chocolat au Ghana », déclarait Fiifi Boafo, porte-parole de la Cocobod, lors d’un forum à Accra. « Cela signifie plus d’emplois, plus de revenus pour les agriculteurs et une place plus forte sur le marché mondial. »
Mais la réalité est plus complexe. Le manque d’infrastructures, les coupures d’électricité fréquentes et les coûts élevés de production freinent les ambitions. De nombreuses petites entreprises ferment à peine lancées, étouffées par la concurrence des géants du chocolat installés à l’étranger.
Les artisans du goût : une nouvelle génération de chocolatiers
Dans les quartiers de Tema ou de Takoradi, une nouvelle génération de chocolatiers émerge. Ils sont jeunes, formés localement ou à l’étranger, et veulent redonner au cacao ghanéen ses lettres de noblesse.
« Nous ne voulons plus être seulement des fournisseurs de fèves. Nous voulons raconter notre histoire à travers le chocolat », explique Nana Adjei, fondatrice de la marque “Golden Bean”, qui exporte des tablettes artisanales vers les États-Unis et le Japon.
Ces entrepreneurs misent sur le “bean-to-bar” (de la fève à la tablette), un modèle qui valorise la traçabilité, la qualité et l’identité locale. Mais ils doivent souvent se battre pour accéder à un financement, à des équipements modernes ou à des emballages adaptés aux normes internationales.
« C’est David contre Goliath », sourit Nana. « Mais au moins, David a commencé à lancer des pierres. »
La main invisible des multinationales
Derrière l’ombre du cacao ghanéen se cachent des intérêts puissants. Nestlé, Mars, Barry Callebaut ou Mondelez contrôlent une grande partie de la chaîne de valeur mondiale. Ces entreprises achètent les fèves à bas prix, maîtrisent la transformation et dictent les tendances du marché.
« Tant que nous ne briserons pas cette dépendance, nous resterons à la périphérie », affirme Kojo Badu, consultant en agro-industrie. Il souligne que les multinationales ont peu d’intérêt à voir émerger une industrie locale forte, qui pourrait concurrencer leurs produits sur le marché africain.
En 2020, le Ghana et la Côte d’Ivoire ont tenté de reprendre la main en imposant un prix plancher du cacao à 2 600 dollars la tonne, assorti d’une prime de 400 dollars pour améliorer les revenus des producteurs. Une initiative saluée, mais qui a provoqué des tensions avec les acheteurs internationaux.
Les producteurs, grands oubliés de la transformation
Dans les plantations de l’Ashanti, les petits producteurs observent ces débats avec distance. Pour eux, la priorité reste la survie. « Je cultive le cacao depuis 25 ans, mais je n’ai jamais goûté de chocolat », confie Kwame Agyeman, 52 ans. « Ce n’est pas pour nous, c’est pour les riches. »
La transformation locale pourrait pourtant changer la donne. En créant des emplois dans les zones rurales, en augmentant la demande locale et en diversifiant les débouchés, elle pourrait offrir de nouvelles perspectives aux agriculteurs.
Mais pour cela, il faut les inclure dans le processus. « Il est temps que les producteurs deviennent aussi des partenaires dans la chaîne de valeur, pas seulement des fournisseurs de matières premières », plaide Grace Tetteh, coordinatrice d’une coopérative dans la région de Brong-Ahafo.
Un avenir encore incertain, mais porteur d’espoir
Le Ghana se trouve à un carrefour. L’envie de transformer son cacao localement est réelle, portée par une jeunesse créative, des politiques volontaristes et une prise de conscience croissante. Mais les défis sont immenses, et les résistances systémiques bien ancrées.
Pour réussir, il faudra plus que des discours : des investissements massifs, une refonte des politiques agricoles, une meilleure formation et un accès équitable aux ressources. Et surtout, une vision partagée entre l’État, les entreprises et les communautés rurales.
« Le cacao, c’est notre identité. Si nous ne le transformons pas nous-mêmes, qui le fera pour nous ? » interroge Joseph Mensah, en versant une nouvelle coulée de chocolat dans ses moules artisanaux. Le parfum sucré emplit à nouveau l’air, comme une promesse suspendue.
Et si l’avenir du chocolat se jouait enfin là où tout commence : dans les mains de ceux qui cultivent la terre ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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