Des salles de classe en terre battue, des latrines dégradées, des logements sans eau ni électricité pour lesquels des loyers sont pourtant réclamés, des pistes impraticables qui coupent des communautés entières des centres urbains : tel est le quotidien des instituteurs affectés dans les zones reculées du département de Sassandra, dans le sud-ouest de la Côte d’Ivoire. Une tournée menée par l’Agence Ivoirienne de Presse (AIP) dans plusieurs villages et campements — Inahiri, Effikouassikro, Garoubré, Grédjibré et Zaébré — dresse un tableau préoccupant, loin des discours officiels sur la modernisation de l’école ivoirienne.
Des infrastructures qui ne font pas le poids
L’état des écoles visitées illustre un écart persistant entre les zones rurales enclavées et les centres urbains mieux dotés. Certaines salles de classe sont construites en matériaux précaires, avec des effectifs importants et un matériel didactique insuffisant ou inadapté. L’absence de clôtures dans plusieurs établissements livre les espaces pédagogiques aux passages de motos, de piétons et d’animaux — une réalité qui perturbe l’enseignement et pose des questions de sécurité pour les élèves comme pour les maîtres.
Les latrines réservées aux enseignants sont dans plusieurs villages à l’état de dégradation avancée, exposant leurs utilisateurs à des risques sanitaires réels. En cas de problème de santé grave, les déplacements vers une structure médicale en ville s’effectuent à moto ou dans des véhicules de transport en commun eux-mêmes contraints par l’état des pistes.
L’enclavement comme facteur d’usure
La question de l’accès est centrale. Les routes qui desservent ces localités sont souvent dégradées, rendant chaque trajet éprouvant. Les transports en commun disponibles circulent dans des conditions parfois difficiles, avec des surcharges et des véhicules peu adaptés. L’instabilité des réseaux de téléphonie mobile ajoute une couche d’isolement supplémentaire : les enseignants peinent à maintenir le contact avec leurs proches et à accomplir certaines démarches administratives ou bancaires en ligne.
Cette dernière contrainte est directement liée à un problème de sécurité documenté : des enseignants avaient été victimes d’agressions après le retrait de leurs salaires dans des banques urbaines. Si ce phénomène a diminué selon les constats de l’AIP, des vols dans les domiciles pendant les vacances scolaires sont encore signalés.
Le logement, angle mort des politiques d’affectation
À leur arrivée, les nouveaux instituteurs doivent souvent composer avec des habitations construites en matériaux précaires, dépourvues d’électricité et d’eau potable. Malgré ces conditions, des propriétaires exigent des loyers mensuels. Cette situation soulève une question que le communiqué de l’AIP ne tranche pas : les logements de fonction prévus par l’État sont-ils inexistants, insuffisants ou simplement non entretenus dans ces localités ? L’absence de réponse officielle sur ce point laisse les enseignants seuls face à des bailleurs privés dans un marché locatif informel.
Les enseignants du secondaire et les personnels d’encadrement affectés dans les collèges de proximité de la zone connaissent des difficultés comparables, selon l’AIP, ce qui indique que le problème dépasse le seul cycle primaire.
Une fuite des talents prévisible
Face à cet environnement, certains enseignants optent pour une sortie par le haut : passer des concours professionnels pour accéder à d’autres fonctions dans le système éducatif, loin des zones enclavées. Cette mobilité individuelle, compréhensible, fragilise en retour la continuité pédagogique dans des localités qui manquent déjà de ressources humaines qualifiées.
Les enseignants interrogés réclament l’appui des autorités locales et du ministère de l’Éducation nationale. Ils mentionnent également la question d’une prime d’incitation, revendication exprimée par leurs collègues dans plusieurs régions du pays. Ce levier financier — compenser l’isolement par une majoration de rémunération — est pratiqué dans d’autres pays africains pour fidéliser les enseignants en zones rurales, mais son application en Côte d’Ivoire reste, selon ce reportage, à construire.
La situation de Sassandra n’est probablement pas une exception. Elle soulève des questions structurelles sur la politique d’affectation des enseignants, l’entretien des infrastructures scolaires rurales et la capacité de l’État à rendre les postes en zones enclavées réellement attractifs — conditions sans lesquelles l’objectif d’une éducation de qualité pour tous restera difficile à atteindre en dehors des grands centres urbains.
Source : AIP (Agence Ivoirienne de Presse), 30 septembre 2026
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