Lorsqu’on retrace l’histoire de l’action sociale organisée en Côte d’Ivoire, un fil conducteur s’impose : celui des fondations portées par des épouses de chefs d’État. Sur près de quatre décennies, trois organisations ont successivement occupé ce terrain, chacune avec ses priorités, ses méthodes et son ancrage dans une période politique précise. Cette continuité mérite d’être lue non seulement comme un héritage charitable, mais aussi comme le reflet d’un modèle de gouvernance sociale propre à plusieurs pays africains, où l’action humanitaire institutionnelle et la sphère présidentielle s’entremêlent étroitement.
N’Daya International : poser les bases dès 1987
C’est Marie-Thérèse Houphouët-Boigny qui ouvre ce cycle en fondant N’Daya International en 1987. L’organisation se donne pour mission l’amélioration de la santé, de l’éducation et du bien-être des enfants défavorisés en Afrique, avec une implantation prioritaire en Côte d’Ivoire. Parmi ses réalisations concrètes figure la création d’une école maternelle à Adjamé, dans la commune populaire d’Abidjan, destinée à accueillir des enfants abandonnés. La fondation soutient également des cliniques, des orphelinats et des centres de santé maternelle et infantile.
La dimension culturelle distingue N’Daya de ses successeurs : la fondation est à l’origine de la série animée Kimboo, une coproduction franco-ivoirienne de 48 épisodes dont la première diffusion en France date de 1989. Le quotidien Le Monde décrivait alors N’Daya comme une fondation ayant « notamment pour ambition de favoriser une fraternité entre les enfants et les peuples », en éveillant la curiosité des jeunes publics à la diversité culturelle africaine. Ce volet éducatif et symbolique tranche avec les approches plus strictement sanitaires qui suivront. L’engagement de Marie-Thérèse Houphouët-Boigny dépasse par ailleurs N’Daya : dès 1963, elle avait créé l’Association des Femmes Ivoiriennes (AFI). En 2022, la Grande Chancellerie de l’Ordre national a rappelé ces deux engagements à l’occasion de sa décoration comme Grand Officier.
SERVIR : l’ancrage sanitaire des années 1990
Fondée en 1996 par Henriette Konan Bédié, épouse du président Henri Konan Bédié, SERVIR marque un glissement vers une intervention davantage tournée vers la santé et l’aide directe aux personnes handicapées, aux femmes et aux orphelins. Reconnue d’utilité publique en 1999 et dont le siège est établi à Abidjan Cocody, l’organisation s’est notamment distinguée par un projet d’envergure : le Centre international d’hémodialyse et de greffe rénale d’Attécoubé, bâti sur environ deux hectares, avec un bâtiment principal de près de 6 000 m² et un coût de réalisation estimé à cinq milliards de francs CFA.
Cet investissement dans la néphrologie — domaine encore peu couvert par les structures publiques ivoiriennes dans les années 2000 — constitue l’un des apports les plus singuliers de SERVIR. Selon une publication de 2012 citée par l’AIP, l’organisation avait également contribué à l’équipement des deux Centres hospitaliers universitaires (CHU) d’Abidjan. À côté de ces chantiers lourds, SERVIR conduisait des actions de proximité : dons d’équipements médicaux et scolaires pour plus de 20 millions de francs CFA à N’Zanfouénou, ou encore des arbres de Noël réunissant plus de 1 200 enfants défavorisés à chaque édition. Ce double registre — infrastructure durable et aide ponctuelle — caractérise la méthode de l’organisation.
Children of Africa : vers une ambition continentale
En 1998, Dominique Ouattara crée Children of Africa à Abidjan. La fondatrice indique avoir voulu « aider et protéger les enfants, particulièrement les plus démunis ». La structure se démarque de ses prédécesseurs par une vocation explicitement régionale : elle intervient en Côte d’Ivoire et dans plusieurs autres pays africains, et mobilise des partenaires à l’échelle internationale. Ses publics prioritaires couvrent les enfants de la rue, les orphelins, les jeunes en rupture sociale et les femmes en situation précaire.
L’histoire de Children of Africa est indissociable de La Case des Enfants, dont l’idée germe dès septembre 1994 dans un cercle d’amis souhaitant créer un centre pour enfants de la rue. En 1998, les initiateurs cèdent la structure à Dominique Ouattara, qui l’intègre à la fondation. En mars 2024, une nouvelle Case des Enfants, reconstruite et équipée, a été inaugurée pour améliorer les capacités d’accueil.
L’éducation constitue un second pilier. Children of Africa indique avoir créé le Groupe scolaire d’excellence d’Abobo, conçu pour 700 élèves, et le Lycée Dominique Ouattara de Kong. L’initiative des bibliobus — bibliothèques mobiles dotées de livres, de matériel informatique et d’équipements audiovisuels sillonnant différentes régions — tente de répondre à la fracture géographique d’accès à la lecture. Sur le plan sanitaire, la fondation rapporte avoir organisé des caravanes médicales depuis 1998, avec des campagnes de dépistage dans plusieurs régions du pays.
Un modèle qui interroge autant qu’il inspire
Ce panorama révèle une continuité remarquable, mais soulève aussi des questions que les bilans institutionnels n’abordent pas. Ces organisations opèrent dans un espace hybride, à mi-chemin entre philanthropie privée et action para-étatique : leurs fondatrices exercent une influence institutionnelle considérable, ce qui facilite l’accès aux ressources, aux partenaires et à la visibilité médiatique, mais rend difficile toute évaluation indépendante de leur impact réel. Les chiffres de bénéficiaires, les taux de couverture ou les résultats à long terme restent, dans les sources disponibles, largement absents.
Par ailleurs, la pérennité de ces structures pose question : N’Daya et SERVIR, étroitement liées à des mandats présidentiels révolus, ont vu leur activité publique se réduire avec le départ du pouvoir de leurs fondatrices. Children of Africa, en activité depuis plus de vingt-cinq ans, doit démontrer qu’elle peut inscrire ses réalisations dans la durée au-delà de la période politique actuelle. C’est là le défi commun à ce type d’organisations sur le continent : transformer l’élan personnel en institution durable.
Source : AIP (Agence Ivoirienne de Presse), 29 septembre 2026.
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