Ce n’est pas un trafic de drogue ni d’armes, mais la saisie, fin septembre, d’une tonne d’engrais subventionné à la frontière guinéenne illustre une réalité souvent négligée : les subventions agricoles sénégalaises alimentent un marché noir transfrontalier aux effets délétères pour les paysans auxquels elles sont destinées.
L’interception de Kalifourou
Le 28 septembre, les éléments du Commissariat spécial de Kounkané déployés au poste avancé de Kalifourou — point frontalier avec la République de Guinée — ont mis la main sur 20 sacs de 50 kg d’Urée 46 % N Perlée, transportés à bord d’un tricycle en direction de Wassi, localité guinéenne. Deux individus ont été interpellés. Selon la Police nationale, qui a rendu public un communiqué lundi soir, la marchandise provenait du village sénégalais de Wadiyatoulaye.
Interrogés, les mis en cause ont indiqué avoir acquis cet engrais à 13 000 francs CFA l’unité sur le marché noir de Linkéring, auprès de revendeurs dont ils affirment ne pas connaître l’identité. Une déclaration qui déplace le problème en amont : qui sont les intermédiaires qui revendent, à prix majoré, un intrant censé être distribué à prix subventionné aux agriculteurs ?
La SODEFITEX au cœur du circuit détourné
Ce type d’engrais est, selon la source policière, « souvent octroyé aux paysans du département de Vélingara par la SODEFITEX » — la Société de développement et des fibres textiles, structure d’encadrement du secteur cotonnier dans le sud du Sénégal. L’engrais urée est un intrant clé pour la culture du coton et des céréales ; sa mise à disposition subventionnée vise à réduire les coûts de production des petits exploitants.
Que ce produit se retrouve revendu sur un marché informel avant même d’atteindre les champs soulève des questions sur l’étanchéité de la chaîne de distribution. Le détournement peut intervenir à plusieurs niveaux : auprès des bénéficiaires directs qui cèdent leurs dotations faute de liquidités, ou, dans les cas les plus graves, en amont, avant même que l’intrant ne leur parvienne.
Un différentiel de prix, moteur du trafic
La logique économique du trafic est simple. Si l’engrais est distribué à un tarif subventionné au Sénégal et s’écoule à un prix plus élevé en Guinée — ou simplement sur le marché noir sénégalais —, la marge bénéficiaire justifie le risque pris. À 13 000 FCFA l’unité revendue à Linkéring, contre un prix subventionné potentiellement bien inférieur, l’écart suffit à motiver une filière informelle.
Ce phénomène n’est pas propre au Sénégal. Dans plusieurs pays sahéliens et ouest-africains, les subventions sur les intrants agricoles ou les carburants génèrent structurellement des flux de contrebande vers les pays voisins où les mêmes produits sont plus chers. La porosité des frontières rurales — comme celle de Kounkané, en pleine zone forestière de Casamance — facilite ces mouvements.
Suite judiciaire et questions en suspens
La marchandise saisie et le tricycle ayant servi au transport ont été remis au Service départemental du Commerce de Vélingara. Le sort judiciaire des deux interpellés n’est pas précisé dans le communiqué.
Plusieurs angles restent dans l’ombre : les revendeurs de Linkéring cités par les mis en cause ont-ils été identifiés ? Une enquête remonte-t-elle la chaîne jusqu’aux détenteurs initiaux des sacs — bénéficiaires SODEFITEX ou agents de distribution ? Et plus fondamentalement, quelle est l’ampleur réelle du phénomène dans la région de Kolda, où la frontière avec la Guinée s’étend sur plusieurs dizaines de kilomètres difficiles à surveiller ?
L’interception de Kalifourou est un signal d’alarme ponctuel. Son impact réel sur le trafic dépendra de la capacité des autorités à remonter la filière plutôt que de se limiter aux passeurs de bout de chaîne.
Source : APS (Agence de presse sénégalaise), 28 septembre
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