Sur le papier, l’Afrique centrale dispose de plusieurs des ingrédients nécessaires à la construction d’un véritable espace économique commun : une organisation régionale, une monnaie commune, des ressources considérables et plus de 50 millions de consommateurs. Pourtant, pour celui qui traverse réellement les frontières de la CEMAC, l’intégration économique reste parfois une promesse plus visible dans les textes que dans la vie quotidienne.
C’est toute la contradiction de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale.

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La libre circulation des personnes et des biens est régulièrement présentée comme l’un des piliers de cette construction régionale. Mais sur le terrain, le commerçant, le transporteur ou le travailleur peuvent encore découvrir que passer d’un pays membre à l’autre ne signifie pas nécessairement circuler comme dans un véritable marché commun.
Une scène résume assez bien cette réalité. Un commerçant peut avoir acheté légalement sa marchandise dans un pays voisin, disposer de ses documents et pourtant perdre plusieurs heures, voire davantage, à un poste-frontière pour des formalités, des contrôles ou des procédures dont la complexité finit par peser directement sur le prix final du produit.
Pour celui qui décide des politiques économiques, ce n’est qu’un délai administratif. Pour le commerçant, c’est une journée de travail perdue. Pour le transporteur, c’est du carburant et du temps supplémentaires. Pour le consommateur, c’est finalement un produit plus cher.
C’est là que l’intégration économique doit être jugée : non pas seulement dans les textes, mais dans le portefeuille de ceux qui vivent de l’économie réelle.
La CEMAC regroupe le Cameroun, la République centrafricaine, le Congo, le Gabon, la Guinée équatoriale et le Tchad. Ces économies sont différentes, mais elles sont aussi profondément complémentaires.
Le Cameroun dispose notamment d’une agriculture et d’un tissu entrepreneurial relativement diversifiés. Le Gabon et la Guinée équatoriale disposent d’importantes ressources naturelles. Le Congo possède de fortes ressources pétrolières, minières et forestières. Le Tchad occupe une position stratégique entre l’Afrique centrale et l’espace sahélien. La République centrafricaine possède elle aussi des ressources agricoles et minières importantes.
Pourquoi, alors, les échanges entre ces économies restent-ils encore si éloignés de leur potentiel ?
La réponse ne se trouve pas uniquement dans les volumes de production. Elle se trouve aussi dans le coût de la circulation.
Une entreprise peut produire davantage, mais si transporter sa marchandise vers le pays voisin coûte trop cher ou prend trop de temps, elle perd une partie de sa compétitivité. Une frontière mal fluidifiée devient alors une frontière économique, même lorsqu’elle ne devrait être qu’une frontière administrative.
Cette situation est particulièrement importante pour les petites entreprises.
Pour un grand groupe, un retard logistique peut représenter une difficulté parmi d’autres. Pour une petite entreprise, il peut remettre en cause toute une opération commerciale. C’est souvent cette réalité, beaucoup moins visible dans les statistiques macroéconomiques, qui détermine si l’intégration fonctionne réellement.
La monnaie commune constitue pourtant un avantage important. Le franc CFA d’Afrique centrale facilite les transactions entre les États membres et élimine le risque de change à l’intérieur de cet espace.
Mais une monnaie commune ne crée pas automatiquement un marché commun.
Encore faut-il que les entreprises puissent circuler, vendre, investir, recruter et se financer dans des conditions relativement comparables.
La convergence économique doit donc être pensée au-delà des seuls grands indicateurs budgétaires. Elle doit aussi être mesurée par des réalités très concrètes : combien coûte le transport d’une marchandise de Douala à Libreville ? Combien de temps faut-il pour franchir certaines frontières ? Combien coûte l’accès au financement pour une PME ? Combien de procédures faut-il accomplir pour créer ou développer une activité dans un autre pays de la communauté ?
Ces questions peuvent paraître techniques. Elles ne le sont pas.
Elles déterminent directement la compétitivité des économies et le pouvoir d’achat des populations.
Une autre réalité mérite d’être regardée en face : l’intégration régionale reste encore largement portée par les institutions, alors qu’elle devrait être davantage portée par les entreprises et les populations.
Une PME camerounaise qui souhaite conquérir le marché gabonais ne raisonne pas en termes de sommet communautaire. Elle regarde ses coûts, ses délais, ses taxes, ses conditions de paiement et la fiabilité de la chaîne logistique.
Un jeune professionnel qui souhaite travailler dans un autre pays de la CEMAC ne pense pas d’abord à la convergence macroéconomique. Il veut savoir s’il pourra réellement franchir la frontière, trouver un emploi et faire reconnaître ses compétences.
C’est peut-être là le véritable test de l’intégration.
La CEMAC possède les institutions. Elle possède une monnaie commune. Elle possède des ressources et un marché régional significatif. Mais elle doit encore transformer cette architecture en une expérience quotidienne plus simple pour ceux qui produisent, travaillent et investissent.
Car une intégration économique réussie ne devrait pas être seulement perceptible dans les communiqués officiels. Elle devrait être visible dans les marchés, dans les entreprises, sur les routes et aux frontières.
Conclusion
L’Afrique centrale n’a pas nécessairement besoin de nouvelles ambitions. Elle a surtout besoin que les ambitions déjà affichées deviennent mesurables dans la vie réelle.
Le jour où un entrepreneur pourra considérer les six pays de la CEMAC non plus comme six marchés séparés, mais comme un véritable espace économique ; le jour où un travailleur pourra franchir une frontière sans que celle-ci devienne un obstacle professionnel ; le jour où une marchandise pourra circuler avec davantage de prévisibilité et de rapidité, alors l’intégration aura véritablement changé de nature.
L’enjeu n’est donc plus seulement de construire la CEMAC sur le papier.
Il est de faire en sorte que le citoyen, le commerçant et l’entreprise puissent enfin la ressentir.

Guy Samuel Nyoumsi
Analyste géopolitique, ancien vice-président du CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires de France).
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