Dans les rues poussiéreuses de Luanda, les gratte-ciel flamboyants côtoient les bidonvilles aux toits de tôle. Les voitures de luxe croisent les vendeurs ambulants qui peinent à gagner quelques kwanzas. L’Angola, deuxième producteur de pétrole d’Afrique subsaharienne, semble flotter entre deux mondes. Depuis la découverte de ses vastes réserves d’or noir, le pays a connu une croissance fulgurante… mais à quel prix ?
Un trésor enfoui sous l’Atlantique
Tout commence au large des côtes angolaises, dans les profondeurs de l’océan Atlantique. C’est là, dans les années 1990, que les grandes compagnies pétrolières internationales découvrent des gisements offshore parmi les plus riches d’Afrique. ExxonMobil, TotalEnergies, BP… Tous se ruent vers cette nouvelle frontière énergétique.
En 2002, après 27 années de guerre civile, l’Angola entre dans une nouvelle ère. Le pétrole devient le moteur de la reconstruction. En quelques années, le pays enregistre des taux de croissance supérieurs à 10 %. Les recettes pétrolières représentent alors plus de 95 % des exportations et près de 75 % des revenus de l’État.
« C’était une euphorie. On croyait que le pétrole allait tout résoudre », se souvient Manuel Domingos, ancien fonctionnaire au ministère des Finances. « Mais on a vite compris que l’argent ne suffisait pas. »
Des milliards qui s’évaporent
Entre 2004 et 2014, l’Angola a gagné plus de 500 milliards de dollars grâce au pétrole. Pourtant, cette manne ne s’est pas traduite par une amélioration durable des conditions de vie de la majorité de la population.
En 2023, plus de 40 % des Angolais vivent encore sous le seuil de pauvreté. L’espérance de vie plafonne à 61 ans. Et selon la Banque mondiale, l’accès à l’eau potable reste limité pour un quart des habitants.
« Le problème, c’est la gouvernance », explique Teresa Silva, économiste à Luanda. « Les revenus pétroliers ont été mal gérés, souvent détournés. Des milliards ont disparu dans des circuits opaques. »
En 2010, un audit du FMI révèle que 32 milliards de dollars de recettes pétrolières ne sont pas comptabilisés dans le budget national. L’affaire fait scandale, mais peu de responsables sont inquiétés.
Luanda, vitrine d’un mirage
Dans la capitale, les signes extérieurs de richesse sont omniprésents. Tours de verre, hôtels cinq étoiles, centres commerciaux ultramodernes… Luanda est parfois qualifiée de ville la plus chère du monde pour les expatriés.
Mais à quelques kilomètres du centre, les quartiers populaires manquent de tout. Électricité instable, routes défoncées, écoles saturées. « On vit à côté du pétrole, mais on n’en voit jamais la couleur », déplore Joana, infirmière dans le quartier de Cazenga. « Tout va aux riches ou aux étrangers. »
Le contraste est saisissant. Selon une étude de l’ONU, les 10 % les plus riches captent près de 50 % des revenus du pays. Pendant ce temps, les inégalités se creusent, alimentant frustrations et tensions sociales.
La dépendance au pétrole, une épée de Damoclès
En 2014, le prix du baril chute brutalement. L’économie angolaise vacille. La monnaie nationale, le kwanza, s’effondre. L’inflation explose. L’État doit réduire drastiquement ses dépenses.
« Cette crise a été un choc salutaire », estime Carlos Mavinga, analyste au Centre angolais d’études économiques. « Elle a montré à quel point le pays était vulnérable. Trop dépendant d’une seule ressource. »
Depuis, les autorités tentent de diversifier l’économie. Agriculture, pêche, tourisme, industrie… Les chantiers sont nombreux, mais les résultats tardent à venir. Le pétrole reste le pilier central, représentant encore 90 % des exportations en 2023.
« On parle de diversification depuis 20 ans, mais les investissements restent concentrés dans le secteur pétrolier », regrette Teresa Silva. « C’est un cercle vicieux. »
Une richesse qui attise les convoitises
Le pétrole angolais attire toujours les géants mondiaux. En 2022, TotalEnergies signe un contrat de 850 millions de dollars pour l’exploitation du bloc 17/06. La Chine, principal partenaire commercial de l’Angola, investit massivement dans les infrastructures en échange d’accès aux hydrocarbures.
Mais cette dépendance aux capitaux étrangers suscite des inquiétudes. « Nous risquons de redevenir une économie de rente, soumise aux intérêts extérieurs », prévient José Guterres, professeur à l’université Agostinho Neto.
Les tensions géopolitiques autour des ressources naturelles s’intensifient. Avec la transition énergétique mondiale, les pays producteurs de pétrole africains sont confrontés à une équation complexe : comment tirer profit de leurs réserves tout en anticipant le déclin à long terme de la demande mondiale ?
Vers un avenir plus équilibré ?
Depuis son arrivée au pouvoir en 2017, le président João Lourenço a lancé une campagne de lutte contre la corruption. Plusieurs figures de l’ancien régime ont été inculpées, dont Isabel dos Santos, fille de l’ex-président, accusée de détournements massifs liés au secteur pétrolier.
Des réformes ont été engagées pour améliorer la transparence et renforcer les institutions. Le Fonds souverain angolais, longtemps opaque, a été restructuré. Des appels d’offres publics sont désormais publiés en ligne.
Mais les défis restent immenses. La jeunesse, qui représente plus de 60 % de la population, attend des résultats concrets. Emplois, éducation, santé… Les attentes sont fortes.
« Le pétrole ne doit pas être une malédiction. Il peut financer notre développement, si on l’utilise avec intelligence et équité », affirme Esperança Miguel, activiste de la société civile. « Mais le temps presse. »
Alors que le monde amorce une transition énergétique, l’Angola est à la croisée des chemins. Sa richesse souterraine sera-t-elle le levier d’un avenir prospère ou l’ancre d’un passé figé ? Le choix appartient désormais à ceux qui, chaque jour, vivent entre l’ombre des puits et la lumière de l’espoir.

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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