Une diaspora bancarisée, un poids macroéconomique majeur
La Tunisie compte environ 1,8 million de ressortissants à l’étranger, établis à 84,8 % en Europe (France en tête), selon l’Office des Tunisiens à l’Étranger (OTE) et le recueil statistique sur les migrations. Leurs transferts sont devenus une source de devises de premier plan : d’après les données de la Banque centrale de Tunisie (BCT), les transferts des Tunisiens résidant à l’étranger (TRE) ont atteint 8,761 milliards de dinars sur l’ensemble de 2025, contre 8,262 milliards en 2024, soit une progression d’environ 6 %. Ces flux rivalisent avec les recettes touristiques et contribuent directement à la couverture des besoins de financement extérieur du pays. Ouvrir un compte en Tunisie est donc, pour la diaspora, un acte économiquement structurant — mais il obéit à un cadre de change strict.
Le cadre légal : non-résident, compte en dinars convertibles et compte en devises
Le statut de « non-résident » est défini par le Code des changes et du commerce extérieur (loi n°76-18 du 21 janvier 1976). Est considéré comme non-résident le Tunisien résidant à l’étranger depuis au moins 383 jours sur les 365 derniers jours, avec un centre d’activité hors de Tunisie. Ce statut conditionne l’accès aux comptes en devises ou en dinars convertibles.
Deux instruments coexistent :
- Le compte en dinars convertibles (ou « compte étranger en dinars convertibles ») : libellé en dinars mais librement convertible, il permet de disposer de ses avoirs en Tunisie ou à l’étranger, d’effectuer des transferts à l’étranger et de retirer des devises. Il ne peut jamais être débiteur.
- Le compte en devises : libellé en euros, dollars ou autres devises, il permet de conserver ses avoirs sans risque de change et de les placer.
Les comptes peuvent être alimentés par des versements de billets étrangers déclarés en douane, des virements en provenance de l’étranger, des virements d’un autre compte en devises ou en dinars convertibles, ou encore les intérêts générés. Toute autre inscription au crédit est soumise à l’autorisation de la BCT.
Une réforme majeure est entrée en vigueur au 1er janvier 2026 via la Loi de Finances 2026 : les résidents tunisiens peuvent désormais ouvrir un compte en devises ou en dinars convertibles sans autorisation préalable de la BCT, la mesure s’appliquant aux comptes ouverts auprès d’intermédiaires agréés. Pour les non-résidents (diaspora), l’ouverture de ces comptes était déjà possible sans autorisation préalable. En parallèle, une proposition de loi (n°2025/115, enregistrée en octobre 2025) vise à remplacer le Code des changes de 1976 par un texte modernisé et libéralisé.
Les principales banques pour la diaspora
Quatre établissements dominent l’offre à destination des TRE, complétés par d’autres acteurs.
BIAT (Banque Internationale Arabe de Tunisie)
Première banque privée du pays et cotée à la Bourse de Tunis, la BIAT a réalisé un produit net bancaire de 1 479,7 millions de dinars en 2024, avec 20 814 millions de dinars de dépôts clientèle. Elle a été sacrée « Meilleure banque sur le marché de change en Tunisie 2025 » par Global Finance. Son offre dédiée, le compte « Tounessna » en dinars convertibles, propose une rémunération allant de TMM − 2 % à TMM − 1 % selon le solde moyen, une exonération d’impôt sur les intérêts et une ouverture à distance via MyBIAT.
Attijari Bank Tunisie
La filiale tunisienne du groupe marocain Attijariwafa bank dispose d’un portail TRE complet (« Dima Tounsi ») : ouverture de compte 100 % en ligne, transferts via e-transfert, Western Union et Al Ansari Exchange (avec gratuité sur certains flux du Moyen-Orient), et crédit immobilier « Dari Fi Bledi » avec accord de principe en ligne. Elle applique par ailleurs une réduction de 50 % sur la commission de versement en billets de banque étrangers.
BNA (Banque Nationale Agricole)
Banque publique historique, la BNA propose le compte étranger en devises ou en dinars convertibles destiné aux personnes physiques ou morales non résidentes, tunisiennes ou étrangères. Points forts affichés : pas de risque de change, intérêts exonérés d’impôt sur le revenu, gestion à distance via BNA eBanking et mBanking. La BNA a enregistré en 2025 l’une des plus fortes progressions de l’épargne collectée parmi les banques cotées (+28,9 %).
Amen Bank
Amen Bank cible explicitement les TRE avec ses « Pack Watani Plus » (national et international), son crédit immobilier « Credim Watani », et une banque 100 % en ligne (Amen First Bank) permettant l’ouverture de compte à distance. Elle s’appuie sur les réseaux Western Union et Ria pour les transferts rapides et met à disposition des conseillers dédiés aux TRE en agence.
D’autres établissements complètent l’offre : la STB (compte étranger en devises sans autorisation BCT), Wifak Bank (compte en devises avec ouverture à distance et carte internationale) ou encore la Banque de Tunisie.
Comparatif des offres TRE
| Banque | Compte diaspora / TRE | Devises / dinars convertibles | Ouverture à distance |
|---|---|---|---|
| BIAT | Compte Tounessna | Dinars convertibles | Oui (MyBIAT) |
| Attijari Bank | Offre Dima Tounsi | Devises + dinars | Oui (100 % en ligne) |
| BNA | Compte étranger en devises | Devises + dinars convertibles | Gestion en ligne (eBanking) |
| Amen Bank | Pack Watani Plus | Devises + dinars | Oui (Amen First Bank) |
| STB | Compte étranger en devises | Devises | Non précisé |
| Wifak Bank | Compte en devises TRE | Devises + dinars convertibles | Oui |
Démarches pour un non-résident : documents et étapes
Pour ouvrir un compte en tant que TRE, les documents généralement demandés sont les suivants :
- Passeport ou carte d’identité nationale (CIN) ;
- Carte consulaire délivrée par les autorités tunisiennes ;
- Justificatif de résidence et d’activité rémunérée à l’étranger (contrat de travail, titre de séjour, justificatif de domicile) ;
- Pour les versements en billets étrangers : déclaration d’importation visée par la douane.
Plusieurs banques permettent une ouverture à distance (BIAT, Attijari, Amen, Wifak), ce qui évite un déplacement en agence. La déclaration auprès de la BCT n’est plus un préalable pour les non-résidents ouvrant un compte en devises ou en dinars convertibles ; en revanche, toute alimentation du compte en dehors des sources autorisées (virements de l’étranger, autres comptes en devises, billets déclarés) reste soumise à autorisation de la BCT.
Rapatriement des fonds et contrôle des changes
Le principe du contrôle des changes tunisien est la cessibilité : hors exceptions réglementaires, les recettes en devises des résidents doivent être converties en dinars et viennent alimenter les réserves de la BCT. Pour la diaspora, le compte en devises ou en dinars convertibles constitue précisément la voie légale pour conserver et réexporter ses avoirs : transferts à l’étranger, retraits de devises et paiements en dinars y sont autorisés à concurrence du solde, sans autorisation préalable.
En revanche, l’argent déposé sur un simple compte courant en dinars (compte de résident) est beaucoup plus difficile à rapatrier. La douane encadre par ailleurs le transport physique des devises : toute importation ou exportation de devises d’une contre-valeur égale ou supérieure à 20 000 dinars doit faire l’objet d’une déclaration en douane (arrêté du 24 juillet 2019), la déclaration au retour étant soumise à un timbre fiscal de 10 dinars. Les voyageurs non-résidents ne peuvent réexporter en billets que la contre-valeur de 5 000 dinars sans déclaration d’entrée, et jusqu’à 30 000 dinars s’ils ont déclaré les devises à l’entrée.
Mobile money et alternatives : un écosystème encore jeune
Il faut être honnête : le mobile money tunisien reste peu développé à l’échelle internationale, et le cash domine toujours (environ 70 % des commandes e-commerce se règlent en paiement à la livraison). Le paysage progresse néanmoins rapidement : les paiements mobiles ont bondi de 81 % en 2025 pour atteindre 8,4 millions de transactions (1 769 millions de dinars), portés par les portefeuilles électroniques — environ 371 000 au premier trimestre 2025 — et des acteurs comme Flouci, D17 (La Poste) et e-Dinar, réunis depuis mai 2026 sous la marque commune TUNPAY promue par la BCT (16 prestataires de services de paiement).
Pour la diaspora, ces solutions servent surtout aux transferts vers les proches et aux paiements locaux, pas à la détention d’épargne en devises. Les grandes plateformes internationales restent limitées : PayPal fonctionne de façon restreinte, Stripe est absent, et la BCT a interdit dès 2018 l’usage des cryptomonnaies comme moyen de paiement (un assouplissement encadré est en discussion). Les canaux de transfert traditionnels (Western Union, Ria, Al Ansari, e-transfert bancaire) demeurent la norme.
Frais et rémunération de l’épargne
La tarification bancaire tunisienne est encadrée par la BCT. À titre indicatif, la BNA facture la tenue de compte chèque 18 dinars par trimestre, le compte courant 30 dinars par trimestre et le compte spécial d’épargne 6 dinars par trimestre ; Attijari Bank affiche 10 dinars pour la tenue d’un compte en dinars convertibles. Depuis février 2024, la circulaire BCT n°2024-3 plafonne les frais de tenue de compte à 3 dinars par mois pour les particuliers dont le revenu mensuel net est inférieur ou égal à 1 500 dinars, et a réduit de 30 % les commissions de virement pour les particuliers.
Côté rémunération, la BCT a fixé le taux de rémunération de l’épargne (TRE) à 6,5 % par an à partir du 1er avril 2025 (circulaire n°2025-07), puis l’a abaissé à 6 % lors de sa décision du 30 décembre 2025. Les dépôts à vue et les placements en dinars de moins de trois mois sont plafonnés à 2 %, tandis que les comptes étrangers en dinars convertibles sont rémunérés au minimum au TMM diminué de 2 points. Le taux directeur de la BCT s’établit à 7 % depuis janvier 2026, après deux baisses de 50 points de base en 2025, et le TMM tournait autour de 6,99 % en février 2026.
Risques et points de vigilance
- Risque de change : un compte en dinars convertibles expose au dinar ; le compte en devises le neutralise mais reste soumis à la réglementation tunisienne. Au 10 septembre 2026, 1 euro valait environ 3,38 dinars et 1 dollar environ 2,91 dinars.
- Encadrement réglementaire : le Code des changes de 1976, toujours en vigueur dans l’attente du nouveau texte, impose des formalités (déclaration douanière, autorisation BCT pour certaines opérations).
- Inflation : l’inflation moyenne a reflué à 5,3 % en 2025 (contre 7 % en 2024), mais érode le rendement réel des placements en dinars.
- Liquidité et accessibilité : un compte non-résident ne peut jamais être débiteur, et certains services exigent une présence physique ou des justificatifs régulièrement renouvelés.
FAQ
Un Tunisien résidant à l’étranger peut-il ouvrir un compte en devises sans autorisation de la BCT ?
Oui. Le compte étranger en devises ou en dinars convertibles est accessible aux personnes physiques non résidentes, tunisiennes ou étrangères, sans autorisation préalable de la BCT. Depuis le 1er janvier 2026, cette facilité a même été étendue aux résidents tunisiens via la Loi de Finances 2026. Seules certaines inscriptions au crédit hors sources autorisées restent soumises à autorisation.
Quels documents faut-il pour ouvrir un compte en tant que TRE ?
En règle générale : un passeport ou une CIN, la carte consulaire, un justificatif de résidence et d’activité rémunérée à l’étranger (titre de séjour, contrat de travail, justificatif de domicile). Pour déposer des billets étrangers, une déclaration d’importation visée par la douane est exigée. Plusieurs banques (BIAT, Attijari, Amen, Wifak) acceptent une ouverture à distance.
Peut-on rapatrier librement son argent de Tunisie vers l’étranger ?
Oui, à condition de détenir un compte en devises ou en dinars convertibles : les transferts à l’étranger et les retraits de devises y sont autorisés à concurrence du solde, sans autorisation préalable. En revanche, les fonds logés sur un compte courant en dinars de résident sont beaucoup plus difficiles à transférer à l’étranger, le contrôle des changes restant fondé sur le principe de cessibilité des devises.
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Journaliste à lesafriques.com, spécialisé dans l’argent et la mobilité de la diaspora africaine : transferts d’argent, banques, fintech et mobile money. Il couvre les frais, les taux de change, les comparatifs de services et les démarches de visa, à partir de données vérifiées auprès des organismes officiels.

















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