À l’aube, les grues mécaniques se découpent sur le ciel orangé d’Abidjan. Sur les rives de la lagune Ébrié, des conteneurs s’empilent, des routes neuves s’étirent vers l’horizon, et des hommes en gilets fluos orchestrent le ballet d’un chantier titanesque. La Côte d’Ivoire ne bâtit pas seulement des infrastructures : elle redessine son avenir économique, zone par zone.
Une stratégie qui change la donne
Depuis 2020, le gouvernement ivoirien a accéléré la mise en place de zones économiques spéciales (ZES), véritables enclaves industrielles pensées pour attirer les investisseurs étrangers et stimuler la transformation locale. Ces ZES offrent des avantages fiscaux, des procédures administratives simplifiées et des infrastructures modernes.
« Les ZES sont notre réponse à la compétitivité mondiale », explique Jean-Marc Kouassi, directeur général de l’Agence de Promotion des Investissements en Côte d’Ivoire (CEPICI). « Elles nous permettent de capter des investissements directs étrangers tout en créant de la valeur ajoutée sur place. »
À ce jour, cinq zones sont en développement, dont celles de Grand-Bassam, San Pedro, Ferkessédougou, Bouaké et Korhogo. À terme, elles devraient générer plus de 100 000 emplois directs et indirects, selon les prévisions du ministère du Commerce et de l’Industrie.
Grand-Bassam : la vitrine de l’industrie légère
À seulement 40 kilomètres d’Abidjan, la ZES de Grand-Bassam est la plus avancée. Sur 940 hectares, elle accueille déjà une trentaine d’entreprises opérant dans le textile, l’agroalimentaire ou l’électronique légère. Le site dispose de routes bitumées, d’un réseau électrique stable et d’un guichet unique pour les formalités douanières.
« Nous avons choisi Grand-Bassam pour sa proximité avec le port d’Abidjan et la qualité des infrastructures », confie Anil Mehta, directeur d’une entreprise indienne spécialisée dans l’assemblage d’équipements électroniques. « En moins de six mois, notre usine était opérationnelle. »
Le gouvernement ivoirien y a investi plus de 150 milliards de francs CFA (environ 230 millions d’euros), avec le soutien de partenaires comme la Banque africaine de développement et la coopération chinoise.
San Pedro : le pari du cacao transformé localement
Deuxième port du pays, San Pedro est au cœur de la nouvelle stratégie de transformation du cacao. La ZES qui s’y développe ambitionne de faire passer la Côte d’Ivoire du statut de premier producteur mondial à celui de leader de la transformation.
« Aujourd’hui, seulement 30 % de notre cacao est transformé localement. L’objectif est d’atteindre 50 % d’ici 2025 », affirme Fatou Diabaté, responsable du programme cacao au ministère de l’Agriculture. « Les ZES sont un levier essentiel pour y parvenir. »
Déjà, plusieurs multinationales du chocolat ont annoncé des investissements dans la région, attirées par les exonérations fiscales sur dix ans et la proximité des plantations. Un centre de formation dédié aux métiers de la transformation agroalimentaire est également en cours de construction.
Ferkessédougou et Korhogo : le Nord s’industrialise
Longtemps marginalisé dans les politiques industrielles, le nord de la Côte d’Ivoire devient un nouveau pôle d’attraction. À Ferkessédougou, à la frontière du Burkina Faso, une ZES de 800 hectares est en cours d’aménagement, axée sur l’agro-industrie et la logistique régionale.
« Cette zone est stratégique pour l’intégration économique avec les pays du Sahel », souligne Drissa Ouattara, économiste à l’Université Alassane Ouattara de Bouaké. « Elle permettra de valoriser les produits agricoles comme le coton, la mangue ou l’anacarde, tout en créant des emplois dans une région à fort potentiel mais sous-exploitée. »
À Korhogo, un projet similaire vise à développer des unités de transformation de noix de cajou, dont la Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial. En 2023, plus de 1,2 million de tonnes ont été récoltées, mais seulement 10 % ont été transformées localement.
Des incitations qui séduisent les investisseurs
Les ZES ivoiriennes ne se contentent pas d’offrir du foncier. Elles proposent un environnement d’affaires attractif : exonérations fiscales sur les bénéfices, TVA à taux zéro sur les importations d’équipements, et accès facilité aux services publics.
« En tant qu’investisseur étranger, j’ai rarement vu un tel niveau d’accompagnement », témoigne Maria González, directrice d’une entreprise espagnole de conditionnement de fruits. « Les autorités locales sont réactives, et les démarches sont bien plus simples qu’ailleurs en Afrique de l’Ouest. »
Ces avantages ont déjà permis de mobiliser plus de 500 milliards de francs CFA d’engagements privés depuis 2021. La Chine, la Turquie, l’Inde et le Maroc figurent parmi les principaux pays investisseurs, mais des entreprises européennes et américaines commencent aussi à s’y intéresser.
Des défis à relever pour tenir les promesses
Malgré l’enthousiasme, certains défis subsistent. L’accès à une main-d’œuvre qualifiée reste limité dans certaines régions, et les infrastructures de transport ne sont pas toujours à la hauteur des ambitions. L’électricité, bien que plus stable qu’avant, connaît encore des coupures dans certaines zones.
« Il faut veiller à ce que les ZES ne deviennent pas des îlots de prospérité déconnectés du reste du pays », avertit Koffi N’Guessan, sociologue et spécialiste du développement territorial. « Le lien avec les PME locales, la formation des jeunes, et la durabilité environnementale doivent rester des priorités. »
Le gouvernement a promis d’investir dans des centres de formation technique et de renforcer les liaisons routières entre les ZES et les grands axes logistiques. Un fonds de soutien aux PME locales a également été annoncé pour favoriser les partenariats avec les grandes entreprises implantées dans les zones.
À Abidjan, le chantier continue. Les grues tournent, les routes s’élargissent, et les ambitions s’élèvent. Reste à savoir si ces zones économiques spéciales tiendront toutes leurs promesses, ou si elles ne seront que des mirages industriels dans un désert de besoins sociaux. La Côte d’Ivoire joue gros. Mais peut-être, cette fois, la partie est différente.

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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