À quelques kilomètres d’Abidjan, des bulldozers soulèvent la poussière rouge de la savane. Là où il n’y avait que brousse et silence, s’élèvent désormais des entrepôts modernes, des routes flambant neuves et une promesse : celle d’un avenir industriel pour la Côte d’Ivoire. Dans l’ombre des palmiers, une transformation silencieuse est en marche.
Un tournant stratégique pour l’économie ivoirienne
Depuis 2020, la Côte d’Ivoire mise sur un modèle économique audacieux pour accélérer sa croissance : les zones économiques spéciales (ZES). Ces territoires à fiscalité allégée et à infrastructures renforcées ont pour ambition d’attirer des investissements étrangers massifs. Et les résultats commencent à se faire sentir.
« Nous avons reçu plus de 2,5 milliards de dollars d’intentions d’investissement en moins de trois ans », affirme Koffi N’Guessan, directeur de l’Agence de Promotion des Investissements en Côte d’Ivoire (CEPICI). « C’est une révolution silencieuse qui se joue ici. »
La stratégie repose sur un maillage du territoire avec des pôles industriels spécialisés. De San Pedro à Korhogo, en passant par Abidjan et Bouaké, chaque zone est pensée pour répondre à des besoins précis : agro-industrie, transformation minière, logistique ou encore textile.
La ZES de Yamoussoukro : un laboratoire industriel
À Yamoussoukro, capitale politique du pays, une zone pilote a vu le jour sur plus de 940 hectares. Elle abrite déjà plusieurs entreprises agroalimentaires et pharmaceutiques, attirées par des exonérations fiscales pouvant aller jusqu’à 10 ans.
« Nous avons choisi Yamoussoukro pour sa position centrale et sa proximité avec des axes routiers majeurs », explique Fatou Diabaté, responsable du projet pour le ministère du Commerce. « C’est un hub logistique naturel. »
Les entreprises installées bénéficient d’un accès facilité aux matières premières, d’un guichet unique administratif et d’un raccordement prioritaire aux réseaux d’eau et d’électricité. Une aubaine dans un pays où les coupures de courant restent fréquentes.
En 2023, la zone a enregistré une croissance de 18 % de ses activités industrielles, un record national.
San Pedro : la porte d’entrée du cacao transformé
Deuxième port du pays, San Pedro est au cœur d’un autre projet phare. Longtemps simple point d’exportation du cacao brut, la ville se transforme en plateforme de transformation industrielle.
« Nous voulons que 50 % de notre cacao soit transformé localement d’ici 2025 », annonce fièrement Mamadou Sangaré, directeur de la zone économique spéciale de San Pedro. « Cela créera des milliers d’emplois et augmentera nos revenus d’exportation. »
La zone, qui s’étend sur 1 200 hectares, accueille déjà des unités de broyage et de fabrication de chocolat. Grâce à des partenariats public-privé, elle ambitionne de devenir la première zone agro-industrielle d’Afrique de l’Ouest.
En 2022, plus de 410 000 tonnes de fèves ont été traitées sur place, contre à peine 180 000 en 2018.
Korhogo : le pari du textile et du coton
Au nord du pays, la ville de Korhogo se prépare à accueillir une zone dédiée à la filière coton. Une initiative saluée par les producteurs locaux, longtemps dépendants des fluctuations du marché mondial.
« Avant, on vendait notre coton brut à bas prix. Maintenant, on parle de filatures, de tissages, de vêtements fabriqués ici », se réjouit Ibrahim Coulibaly, cultivateur à Ferkessédougou.
Le projet prévoit la création de 15 000 emplois directs d’ici 2026. Des usines de filature et de confection sont en cours de construction, avec l’appui d’investisseurs turcs et indiens.
Cette zone vise aussi à réduire les importations de vêtements, évaluées à plus de 300 millions de dollars par an. Une manière de relocaliser la valeur ajoutée tout en renforçant la souveraineté économique du pays.
Des avantages fiscaux qui séduisent
Ce qui attire les investisseurs, au-delà des infrastructures, ce sont les incitations fiscales. Dans les ZES, les entreprises bénéficient d’une exonération totale d’impôt sur les bénéfices pendant cinq à dix ans, selon le secteur d’activité.
Les droits de douane sont également réduits, tout comme la TVA sur les équipements importés. Un cadre qui permet à certains groupes de réduire de 30 % leurs coûts d’installation.
« C’est un environnement très compétitif, qui rivalise avec le Maroc ou le Rwanda », estime Jean-Luc Moreau, directeur Afrique de l’Ouest pour un groupe industriel français. « La Côte d’Ivoire a compris qu’il fallait créer un écosystème favorable à la production locale. »
En parallèle, le gouvernement met l’accent sur la formation professionnelle, avec la création de centres techniques au sein même des zones.
Des défis à relever malgré l’élan
Mais tout n’est pas encore gagné. Plusieurs projets accusent des retards, notamment à Bouaké et Odienné, en raison de problèmes fonciers ou d’accès à l’électricité.
« Il faut accélérer la mise en œuvre des infrastructures de base », reconnaît un haut fonctionnaire du ministère de l’Économie. « Les investisseurs sont exigeants et ne peuvent pas attendre indéfiniment. »
La question de l’impact environnemental se pose aussi. À San Pedro, des ONG dénoncent la déforestation liée à l’extension de la zone industrielle. Le gouvernement promet des mesures de compensation, mais la vigilance reste de mise.
Enfin, la stabilité politique est un facteur clé. Si la Côte d’Ivoire a retrouvé une certaine sérénité depuis 2011, les tensions régionales et les échéances électorales futures pourraient peser sur la confiance des investisseurs.
Pourtant, malgré ces défis, l’élan est là. Et il semble irréversible.
« Ce que nous construisons aujourd’hui, ce sont les fondations d’une Côte d’Ivoire industrielle », résume Koffi N’Guessan. « Ce n’est pas un rêve. C’est déjà une réalité. »
Une nouvelle carte économique en train de naître
Dans les terres rouges de Yamoussoukro, les docks de San Pedro ou les champs de coton de Korhogo, une nouvelle carte économique se dessine. Plus résiliente, plus locale, plus ambitieuse.
La Côte d’Ivoire, longtemps connue pour ses matières premières, veut désormais être reconnue pour sa capacité à transformer, à innover, à produire. Les zones économiques spéciales ne sont peut-être que le début d’un basculement plus profond.
Mais la question demeure : ce modèle tiendra-t-il ses promesses à long terme, ou risque-t-il de creuser de nouvelles inégalités entre les régions ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.
















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