La Corne de l’Afrique s’enfonce dans une spirale diplomatique préoccupante. Le 2 octobre, la Commission de l’Union africaine a publié un communiqué appelant l’Éthiopie, l’Érythrée et l’Égypte à faire preuve de « retenue maximale », reconnaissant suivre « avec préoccupation » une escalade qui cumule désormais plusieurs crises distinctes mais interconnectées.
Ruptures en cascade
Les faits survenus en une seule journée illustrent la rapidité avec laquelle la situation s’est détériorée. Le ministère éthiopien des Affaires étrangères a notifié à l’ambassade d’Égypte à Addis-Abeba que l’un de ses agents, Ahmed Moharam Ahmed Soliman, était déclaré persona non grata et contraint de quitter le territoire dans un délai de 48 heures. Simultanément, Addis-Abeba a annoncé la fermeture de son ambassade à Asmara et l’expulsion de dix diplomates érythréens. En réponse, Asmara a franchi un pas supplémentaire en décidant de rompre totalement ses relations diplomatiques avec l’Éthiopie — une mesure parmi les plus graves de l’arsenal diplomatique.

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Ces décisions ne surviennent pas dans un vide : elles s’inscrivent dans un contexte de reprise des affrontements dans le nord de l’Éthiopie entre les forces fédérales et le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), une guerre civile qui avait déjà déstabilisé toute la région entre 2020 et 2022.
Trois différends, une même poudrière
Ce qui rend la situation particulièrement complexe, c’est la superposition de plusieurs contentieux structurels. Entre l’Éthiopie et l’Égypte, le Grand barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD) reste au cœur de tensions persistantes : Le Caire craint pour sa part des eaux du Nil, qu’il considère comme vitale pour sa survie, tandis qu’Addis-Abeba défend son droit au développement hydroélectrique. Aucun accord contraignant n’a été signé à ce jour entre les deux pays sur la gestion du barrage.
La question de l’accès à la mer Rouge constitue un deuxième foyer de tension. Pays enclavé depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993, l’Éthiopie cherche à sécuriser un débouché maritime — une ambition qui heurte à la fois Asmara et, dans une certaine mesure, d’autres riverains de la mer Rouge comme Djibouti et la Somalie.
Enfin, les alliances militaires dans la région se recomposent. Des rapprochements récents entre certains acteurs régionaux, non détaillés dans le communiqué officiel, semblent avoir accéléré la dégradation des relations entre les trois capitales concernées.
La réponse de l’UA : un appel sans mécanisme contraignant
La Commission de l’UA, dans sa déclaration du 2 octobre, a exhorté les trois États à « s’abstenir de toute action ou déclaration susceptible d’aggraver davantage les tensions et de compromettre la paix et la stabilité régionales », tout en insistant sur le maintien des canaux de communication. Elle se dit prête à « soutenir les efforts de désescalade, de dialogue et de règlement pacifique des différends », conformément aux principes de l’Acte constitutif de l’Union africaine.
Cette posture, aussi légitime qu’elle soit sur le plan institutionnel, soulève une question centrale : l’UA dispose-t-elle des leviers réels pour peser sur trois États membres dont deux — l’Éthiopie et l’Égypte — comptent parmi les plus peuplés et militairement significatifs du continent ? L’organisation panafricaine a régulièrement peiné à s’imposer comme arbitre dans des conflits impliquant des puissances régionales. La rupture diplomatique entre l’Érythrée et l’Éthiopie, annoncée le jour même de l’appel à la retenue, illustre les limites immédiates de son influence.
Ce que le communiqué ne dit pas
Le communiqué de l’AMAP, s’appuyant sur celui de la Commission de l’UA, reste silencieux sur plusieurs points que les observateurs régionaux ne manqueront pas de noter. Il ne précise pas quelle est exactement la faute reprochée au diplomate égyptien expulsé — une information qui permettrait de mieux cerner les intentions d’Addis-Abeba. Il ne dit pas non plus si des mécanismes d’urgence de l’UA — comme le Conseil de paix et de sécurité — ont été formellement saisis. Enfin, il ne mentionne pas les positions des autres pays riverains de la mer Rouge, comme Djibouti ou la Somalie, pourtant directement exposés à toute déstabilisation régionale.
La prudence s’impose donc face à une crise dont les contours restent partiellement opaques. Ce qu’il faut suivre : la réaction d’Addis-Abeba aux éventuelles représailles égyptiennes, le sort des ressortissants et missions diplomatiques concernés, et surtout l’évolution militaire dans le Tigré, qui constitue le sous-jacent le plus explosif de cette séquence.
Source : AMAP (Agence Malienne de Presse et de Publicité), 2 octobre
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Moussa D.
Rédacteur en chef de lesafriques.com. Journaliste économique formé à Tunis, il définit la ligne éditoriale et relit chaque article avant publication. Il veille à ce que chaque chiffre soit sourcé, vérifié et daté, conformément à la méthodologie du site.
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