Dans les profondeurs luxuriantes de la forêt équatoriale, le silence est trompeur. Il cache une effervescence nouvelle, une lutte discrète mais déterminée pour redonner souffle à une terre longtemps oubliée. En Centrafrique, un écosystème environnemental émerge, porté par des acteurs inattendus, des alliances improbables et une urgence palpable.
Une nature blessée, mais pas vaincue
La République centrafricaine, souvent résumée à ses crises politiques, recèle pourtant l’un des biotopes les plus riches du continent africain. Forêts denses, savanes ouvertes, rivières puissantes : la biodiversité y est exceptionnelle. Pourtant, ces dernières décennies, cette richesse naturelle a été mise à rude épreuve.
« Quand j’étais enfant, on entendait les éléphants depuis le village. Aujourd’hui, ils se font rares », confie Joseph Gonda, un ancien pisteur devenu guide naturaliste dans la région de Dzanga-Sangha. La déforestation illégale, le braconnage et l’exploitation minière artisanale ont laissé des cicatrices profondes.
Selon un rapport de l’Observatoire des forêts d’Afrique centrale, la Centrafrique a perdu près de 1,2 million d’hectares de couverture forestière entre 2001 et 2021. Pourtant, malgré ce constat alarmant, une dynamique nouvelle semble se dessiner.
Des communautés en première ligne
Ce changement ne vient pas d’en haut. Il naît d’abord dans les villages, là où l’environnement est à la fois source de vie et de survie. À Bayanga, aux confins sud-ouest du pays, les communautés locales s’organisent autour d’initiatives de conservation communautaire.
« Nous avons compris que si la forêt disparaît, notre avenir disparaît aussi », explique Marie-Claire Bétou, présidente d’une coopérative de femmes spécialisées dans la transformation des produits forestiers non ligneux. Miel sauvage, noix de karité, champignons : ces ressources deviennent des alternatives durables à l’exploitation du bois ou à la chasse.
Avec l’appui d’ONG internationales, plusieurs villages ont mis en place des patrouilles communautaires pour surveiller les réserves naturelles. Ces sentinelles de la forêt, souvent armées de simples jumelles et de carnets de notes, jouent désormais un rôle crucial dans la préservation de la biodiversité.
L’éveil d’une jeunesse verte
Dans les rues poussiéreuses de Bangui, un vent nouveau souffle aussi. Des groupes d’étudiants, d’artistes et de militants écologistes se rassemblent régulièrement pour organiser des campagnes de sensibilisation. Le collectif « Terre Verte RCA », né en 2020, compte aujourd’hui plus de 500 membres actifs dans tout le pays.
« Nous voulons montrer qu’écologie et développement ne sont pas incompatibles », affirme Nadège Mokassa, 27 ans, cofondatrice du collectif. Elle organise des ateliers de recyclage dans les écoles et des opérations de reboisement dans les quartiers périphériques de la capitale.
En 2023, ces jeunes ont planté plus de 15 000 arbres dans les zones urbaines et périurbaines. Un chiffre modeste à l’échelle nationale, mais symbolique d’un changement de mentalité. Pour beaucoup, l’environnement n’est plus un luxe, mais une nécessité vitale.
Des projets pilotes à la croisée des mondes
Dans la réserve spéciale de Dzanga-Sangha, un projet pilote attire l’attention des experts internationaux. Il s’agit d’un partenariat inédit entre le gouvernement centrafricain, le WWF et les peuples autochtones BaAka pour gérer durablement les ressources naturelles de la zone.
« C’est la première fois que les BaAka participent réellement aux décisions concernant leur territoire ancestral », souligne Emmanuel Kossi, coordinateur du programme. Les chasseurs-cueilleurs, longtemps marginalisés, sont désormais formés comme écogardes, guides touristiques ou animateurs de sensibilisation.
Le projet a permis de stabiliser la population de gorilles de plaine, une espèce gravement menacée. Il a aussi généré des revenus alternatifs pour les habitants, grâce à l’écotourisme et à la valorisation des savoirs traditionnels.
Ce modèle, encore fragile, pourrait inspirer d’autres régions du pays. Mais il nécessite des financements constants et une volonté politique durable.
Une diplomatie environnementale en gestation
Sur la scène internationale, la Centrafrique commence à faire entendre sa voix. En 2022, elle a rejoint l’Initiative pour la Grande Muraille Verte, un projet panafricain visant à restaurer 100 millions d’hectares de terres dégradées d’ici 2030.
Le pays bénéficie également du soutien du Fonds pour l’environnement mondial (FEM) et du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE). Ces appuis permettent de financer des projets de reforestation, de gestion intégrée des bassins versants et de lutte contre l’érosion des sols.
Mais les défis restent immenses. L’instabilité politique chronique, le manque d’infrastructures et la faiblesse des institutions freinent la mise en œuvre à grande échelle. « Il faut construire un cadre de gouvernance environnementale solide, sinon tous ces efforts resteront ponctuels », avertit un expert de la Banque africaine de développement.
Un avenir suspendu à un fil
La Centrafrique est à la croisée des chemins. Son patrimoine naturel exceptionnel peut devenir un levier de développement durable, mais il peut aussi s’éroder à jamais si rien n’est fait. Entre les mains de ses habitants, de ses jeunes, de ses anciens, se joue une partie silencieuse mais décisive.
« Nous n’avons pas le luxe d’attendre », murmure Marie-Claire Bétou, les yeux tournés vers la canopée. « La forêt nous parle. Il faut juste apprendre à l’écouter à nouveau. »
Et si, dans ce pays souvent relégué aux marges, se dessinait un modèle africain de résilience écologique ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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