Dans les ruelles animées de Kinshasa, entre les klaxons des taxis-bus et les cris des vendeurs ambulants, un autre son commence à se faire entendre : celui du clavier d’un développeur, du vrombissement d’une imprimante 3D ou du bourdonnement discret d’un générateur dans une start-up improvisée. Un vent nouveau souffle sur la République démocratique du Congo, porté par une génération d’entrepreneurs qui redessinent les contours de l’économie locale.
Une jeunesse qui refuse d’attendre
Dans un pays où plus de 60 % de la population a moins de 25 ans, l’entrepreneuriat n’est plus un choix, mais une nécessité. Le chômage des jeunes atteint des niveaux alarmants, frôlant les 70 % dans certaines régions urbaines. Pourtant, au lieu de céder au découragement, une nouvelle génération choisit de créer ses propres opportunités.
« On a compris que personne ne viendra nous sauver. Alors on a décidé de se sauver nous-mêmes », confie Grâce Mbuyi, 27 ans, fondatrice de Makasi Tech, une start-up spécialisée dans la réparation et la revente de smartphones recyclés. Elle emploie aujourd’hui 12 jeunes dans un petit atelier de Limete, à Kinshasa.
Ce dynamisme entrepreneurial s’exprime dans tous les secteurs : agriculture, technologie, énergie, artisanat, services. Les incubateurs poussent comme des champignons : Ingenious City, Kobo Hub, PULSE, ou encore Silikin Village offrent des formations, du mentorat, et parfois un peu de financement à ceux qui osent tenter l’aventure.
La tech congolaise, une promesse en gestation
Si l’on en croit les chiffres de la Banque mondiale, seulement 9 % de la population congolaise a accès à Internet. Pourtant, cela n’a pas empêché l’émergence d’une scène tech dynamique, portée par des jeunes formés localement ou à l’étranger, souvent revenus au pays avec une idée en tête.
« On a les talents, on a les idées, ce qui nous manque, c’est l’infrastructure », explique Patrick Banza, cofondateur de WapiPay, une application de paiement mobile qui ambitionne de connecter les zones rurales aux services financiers. « Mais même sans 4G, on peut innover. On travaille avec l’USSD, les SMS, tout ce qui fonctionne. »
Des solutions low-tech, adaptées au contexte local, voient le jour. Des applications pour l’agriculture, la santé, ou encore l’éducation, comme Schoolap, qui propose des contenus pédagogiques numériques pour les élèves du secondaire. En 2023, la start-up a franchi la barre des 200 000 utilisateurs actifs.
Des femmes en première ligne
Longtemps tenues à l’écart de l’économie formelle, les femmes congolaises prennent aujourd’hui une place centrale dans l’écosystème entrepreneurial. Selon une étude menée par le PNUD en 2022, près de 40 % des nouvelles entreprises créées à Kinshasa sont portées par des femmes.
À Lubumbashi, dans le sud du pays, Aïcha Kalenga a lancé une entreprise de transformation de manioc en farine sans gluten. « Je voulais valoriser un produit local tout en répondant à un besoin de santé », explique-t-elle. Son entreprise emploie aujourd’hui 25 personnes, dont 80 % sont des femmes issues de milieux défavorisés.
Les réseaux féminins se multiplient : Women in Tech DRC, Mama Entrepreneurs, ou encore SheLeadsAfrica organisent des ateliers, des concours de pitchs et des formations pour renforcer les compétences et la visibilité des femmes entrepreneures.
Des défis colossaux, mais une détermination intacte
Malgré l’effervescence, les obstacles restent nombreux. L’accès au financement est l’un des plus critiques. Moins de 5 % des start-ups congolaises parviennent à obtenir un prêt bancaire. Les taux d’intérêt dépassent souvent les 20 %, et les garanties exigées sont inaccessibles pour la plupart des jeunes entrepreneurs.
« J’ai dû vendre ma moto pour financer mon premier stock », raconte Junior Kayembe, fondateur d’une entreprise de livraison de repas à moto. « Aucune banque ne voulait me suivre. Pourtant aujourd’hui, je livre plus de 200 repas par jour. »
À cela s’ajoutent les coupures d’électricité, les lenteurs administratives, l’instabilité politique et les conflits dans l’Est du pays. Mais malgré tout, l’écosystème résiste, porté par une volonté farouche de réussir.
Un soutien international timide mais croissant
Face à cet élan, les partenaires internationaux commencent à s’intéresser de plus près à l’entrepreneuriat congolais. L’Union européenne a lancé en 2023 un programme de 10 millions d’euros pour soutenir les incubateurs et les PME. La Banque africaine de développement, de son côté, finance des projets d’électrification rurale portés par des entrepreneurs locaux.
Des acteurs privés aussi s’impliquent. En 2022, Orange Digital Ventures a investi dans deux start-ups congolaises. Le géant américain Google a récemment organisé un bootcamp à Kinshasa, attirant plus de 500 jeunes développeurs.
Mais pour beaucoup, ce n’est qu’un début. « On a besoin de plus que des subventions ponctuelles. Il faut une vraie stratégie d’accompagnement à long terme », estime Chantal Ilunga, directrice d’un fonds d’investissement à impact basé à Goma.
Une révolution silencieuse en marche
Ce qui se joue aujourd’hui en RDC dépasse la simple création d’entreprises. C’est une transformation profonde de la société, une reprise en main de son destin par une jeunesse qui refuse d’être réduite à des statistiques.
Dans les rues de Bukavu, les marchés de Kisangani, ou les quartiers populaires de Kinshasa, des idées naissent, des projets prennent forme, des vies changent. Loin des projecteurs, une révolution silencieuse est en cours.
« On ne veut pas seulement réussir pour nous-mêmes. On veut construire un pays où nos enfants auront le choix », dit calmement Grâce Mbuyi, les yeux brillants d’espoir.
Et si c’était là, dans ces ateliers bricolés, ces applications rudimentaires, ces coopératives rurales, que se dessinait l’avenir économique de la RDC ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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