Le vent chaud du désert souffle sur Tunis, emportant avec lui les murmures d’un peuple en quête de stabilité. Dans les ruelles animées de la Médina, les conversations tournent souvent autour des mêmes préoccupations : travail, liberté, dignité. À l’horizon 2030, la Tunisie se trouve à la croisée des chemins. Derrière les façades blanchies par le soleil, les défis sociétaux s’accumulent, complexes et entremêlés. Mais le pays du jasmin peut-il encore transformer ses fragilités en force ?
Un chômage des jeunes qui mine l’espoir
« J’ai 27 ans, un master en économie, et je livre des pizzas depuis deux ans. » Yassine, originaire de Sfax, résume à lui seul l’impasse dans laquelle se trouvent des milliers de jeunes Tunisiens. Le taux de chômage des jeunes dépasse les 36 % dans certaines régions du pays, selon les chiffres de l’Institut National de la Statistique.
Ce chômage massif n’est pas qu’un problème économique. Il alimente la frustration, le désengagement politique, et parfois même l’exil. Entre 2011 et 2021, plus de 100 000 jeunes Tunisiens ont tenté de rejoindre l’Europe, souvent au péril de leur vie.
Les diplômés, en particulier, se sentent abandonnés. « On nous a promis que l’éducation était la clé. Mais la serrure est rouillée », ironise Amira, 24 ans, ingénieure au chômage depuis sa sortie de l’université.
Face à cette crise, les réponses tardent. Les investissements privés restent timides, freinés par l’instabilité politique et la lourdeur administrative. Et les politiques publiques peinent à cibler les besoins réels du marché.
Un système éducatif en quête de sens
Chaque matin, près de deux millions d’élèves prennent le chemin des écoles tunisiennes. Mais que leur apprend-on vraiment ? Le système éducatif, longtemps considéré comme un pilier du développement national, montre aujourd’hui ses limites.
Selon une étude de la Banque mondiale, plus de 60 % des élèves tunisiens de 10 ans ne maîtrisent pas les compétences de base en lecture. Les inégalités régionales sont criantes : dans certaines zones rurales, l’absence d’enseignants qualifiés et d’infrastructures décentes compromet gravement l’apprentissage.
« Mon fils doit marcher 5 kilomètres pour aller à l’école, et souvent, il n’y a pas de professeur », déplore Leïla, mère de famille dans le gouvernorat de Kasserine.
Au-delà de l’accès, le contenu pose aussi question. L’enseignement reste très théorique, déconnecté des réalités économiques et sociales. Les tentatives de réforme se sont heurtées à des résistances multiples, entre syndicats, parents et autorités religieuses.
Des inégalités sociales qui se creusent
La révolution de 2011 portait un slogan simple : « travail, liberté, dignité ». Mais plus d’une décennie plus tard, la dignité reste un luxe pour beaucoup. Les écarts entre les régions côtières et l’intérieur du pays n’ont cessé de s’accentuer.
À Tunis, les cafés branchés débordent de jeunes connectés. À Gafsa, certains villages n’ont toujours pas l’eau courante. En 2023, le taux de pauvreté atteignait 30 % dans le centre-ouest, contre 12 % dans la capitale.
« On nous a oubliés. On ne voit jamais de ministre ici », lance Mohamed, un ouvrier agricole de Siliana. Ces disparités nourrissent un sentiment d’injustice profond, qui fragilise le tissu social.
Les femmes, elles aussi, restent particulièrement exposées. Malgré des avancées légales, leur taux d’activité stagne autour de 25 %. Dans certaines régions, le patriarcat continue de dicter la vie quotidienne.
Une crise de confiance envers les institutions
Depuis la chute de Ben Ali, la Tunisie a connu dix gouvernements différents. Chaque remaniement ravive les espoirs, mais aussi les déceptions. Aujourd’hui, la méfiance envers les institutions atteint des sommets.
Un sondage de l’Institut Républicain International révèle que 78 % des Tunisiens estiment que leur pays va dans la mauvaise direction. Le Parlement, suspendu puis dissous en 2021, n’a jamais retrouvé sa légitimité aux yeux de nombreux citoyens.
« On vote, et rien ne change. C’est toujours les mêmes qui profitent », soupire Sana, professeure à Monastir. Cette crise de confiance alimente l’abstention et favorise les discours populistes.
La justice, elle aussi, est perçue comme lente et politisée. Les affaires de corruption s’accumulent sans aboutir. Et les médias, bien que pluralistes, sont parfois accusés de partialité ou de sensationnalisme.
Un modèle économique à bout de souffle
La Tunisie produit, mais ne transforme pas. Elle exporte des matières premières, importe des produits finis, et voit sa balance commerciale se dégrader année après année. Le dinar a perdu plus de 40 % de sa valeur en dix ans.
Le tourisme, longtemps moteur de l’économie, a été durement frappé par les attentats de 2015, puis par la pandémie. L’agriculture souffre du changement climatique, et l’industrie peine à se moderniser.
« On a besoin d’un vrai cap économique, pas de bricolages », affirme Hichem, entrepreneur dans le textile. Pourtant, les réformes structurelles sont repoussées, par crainte de troubles sociaux.
Le pays dépend aussi largement des financements extérieurs. En 2023, la dette publique atteignait 85 % du PIB. Les négociations avec le FMI sont tendues, et les aides sont souvent conditionnées à des mesures impopulaires.
Une jeunesse en quête d’identité
Au-delà des chiffres, c’est une question plus intime qui traverse la Tunisie : qui sommes-nous ? Depuis la révolution, les repères traditionnels ont vacillé. La religion, la modernité, l’héritage arabo-musulman, l’influence occidentale… tout semble en tension.
« On est tiraillés entre le passé et l’avenir, entre l’Europe et l’Afrique, entre la tradition et la liberté », résume Faten, étudiante en sociologie à Tunis.
Cette quête d’identité se manifeste dans la culture, les réseaux sociaux, la mode, la musique. Le rap tunisien, par exemple, explose. Il parle de colère, d’amour, de survie. Il est le miroir d’une génération qui refuse le silence.
Mais cette énergie créative est aussi fragile. Sans perspectives concrètes, elle peut basculer dans le repli ou la radicalisation. Le défi est donc aussi culturel : offrir à la jeunesse un récit commun, un horizon, un sens.
La Tunisie a toujours été un carrefour. Entre la mer et le désert, entre l’Europe et l’Afrique, entre l’islam et la modernité. Peut-elle encore inventer un modèle qui lui ressemble ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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