Dans une ruelle animée de Douala, entre les klaxons des motos-taxis et les vendeurs de rue, un jeune ingénieur tapote frénétiquement sur son ordinateur portable. Il travaille sur une application de paiement mobile conçue pour fonctionner même sans connexion Internet. « Si on ne s’adapte pas maintenant, on sera balayés », souffle-t-il. Le Cameroun, comme une grande partie du continent africain, se trouve à la croisée des chemins : les grandes mutations technologiques mondiales frappent à sa porte, porteuses d’espoir mais aussi de bouleversements profonds.
Un pays jeune face à la révolution numérique
Avec plus de 60 % de sa population âgée de moins de 25 ans, le Cameroun est un terreau fertile pour l’innovation. Le taux de pénétration d’Internet a doublé en moins de cinq ans, atteignant 45 % en 2023. Les smartphones sont omniprésents, même dans les zones rurales, et les réseaux sociaux façonnent désormais les opinions, les habitudes de consommation et même la politique.
« Les jeunes Camerounais sont ultra-connectés, curieux, créatifs. Ils veulent créer, coder, transformer leur environnement », témoigne Sylvie Ndongo, fondatrice d’un incubateur technologique à Yaoundé. « Mais ils manquent souvent d’accompagnement, de financement et surtout de reconnaissance. »
Les initiatives locales se multiplient pourtant : applications de santé mobile, plateformes d’e-commerce, solutions agricoles intelligentes… Mais ces innovations peinent à franchir le cap de la rentabilité ou de l’industrialisation. Et dans l’ombre des géants numériques mondiaux, la compétition est rude.
L’invasion silencieuse des technologies étrangères
Dans les grandes villes comme dans les campagnes, les applications chinoises, américaines ou européennes dominent les usages. TikTok, WhatsApp, Facebook, YouTube : les plateformes étrangères captent l’attention et les données de millions de Camerounais chaque jour.
« On consomme, on partage, on s’exprime sur ces plateformes, mais on ne contrôle rien », déplore Alain Mvondo, chercheur en cybersécurité. « Les données partent à l’étranger, les revenus publicitaires aussi. On devient dépendants sans s’en rendre compte. »
Cette dépendance technologique soulève des questions cruciales de souveraineté numérique. Le Cameroun ne dispose toujours pas d’une politique claire en matière de protection des données personnelles. Et les infrastructures numériques, souvent construites avec l’appui de partenaires étrangers, posent des défis en matière de sécurité et de contrôle.
En 2022, une cyberattaque massive a paralysé plusieurs administrations publiques pendant près d’une semaine. L’origine de l’attaque n’a jamais été officiellement identifiée, mais elle a mis en lumière la vulnérabilité du système numérique camerounais.
Le dilemme de l’intelligence artificielle
Alors que l’intelligence artificielle révolutionne le monde du travail, de la santé ou de l’éducation, le Cameroun observe avec fascination… et inquiétude. Les outils d’IA générative, comme ChatGPT ou Midjourney, suscitent un engouement croissant chez les étudiants, les artistes ou les entrepreneurs. Mais ils posent aussi des questions profondes sur l’emploi, la culture et l’éthique.
« L’IA peut nous aider à traduire nos langues nationales, à diagnostiquer des maladies dans les zones reculées, à améliorer l’agriculture », explique Dr. Ernestine Tchatchoua, professeure en informatique à l’Université de Buea. « Mais si nous ne maîtrisons pas ces technologies, elles finiront par nous remplacer. »
Selon une étude menée par l’Institut panafricain de prospective numérique, près de 30 % des emplois actuels au Cameroun pourraient être automatisés d’ici 2035. Le secteur bancaire, les centres d’appel, la logistique ou même l’enseignement sont particulièrement exposés.
Face à cela, le pays tarde à intégrer l’IA dans ses politiques publiques. Aucun cadre juridique n’encadre son utilisation, et les formations spécialisées restent rares. Une occasion manquée ?
Des poches de résistance et d’espoir
Pourtant, malgré les obstacles, des poches de résilience émergent. À Bamenda, une équipe de jeunes développeurs a conçu un chatbot en pidgin pour aider les agriculteurs à mieux gérer leurs récoltes. À Kribi, un centre de formation enseigne la robotique aux enfants dès l’âge de 10 ans. À Garoua, une start-up propose des solutions de télémédecine adaptées aux zones sans médecins.
« On n’attend plus que l’État bouge. On agit avec les moyens du bord », affirme fièrement Joël Nguimfack, fondateur de la plateforme éducative eKole. « Notre génération veut créer un futur à notre image, pas copier celui des autres. »
Les diasporas camerounaises jouent aussi un rôle croissant. Elles investissent, transfèrent des compétences, créent des ponts entre les écosystèmes numériques africains et occidentaux. En 2023, plus de 300 start-ups camerounaises ont été fondées ou cofondées par des membres de la diaspora.
Une gouvernance numérique encore floue
Mais pour que cette dynamique prenne de l’ampleur, une vision politique claire est indispensable. Or, le Cameroun peine à définir une stratégie numérique cohérente. Les initiatives sont dispersées, les institutions souvent dépassées, et la régulation en retard sur les usages.
« Il faut une vraie volonté politique, pas seulement des discours », insiste Marie-Claire Owona, analyste des politiques publiques. « L’innovation ne peut pas se développer dans un environnement flou, instable et bureaucratique. »
En 2021, le gouvernement a lancé une Stratégie Nationale de Développement du Numérique à l’horizon 2030. Mais sur le terrain, peu d’acteurs en connaissent les détails. Et les investissements publics dans le secteur restent en deçà des besoins : moins de 1 % du budget national y est consacré.
La fracture numérique, entre zones urbaines et rurales, entre riches et pauvres, entre hommes et femmes, reste béante. Et sans politiques inclusives, les innovations risquent d’accentuer les inégalités existantes.
Entre urgence et opportunité
Le Cameroun n’est pas seul dans cette course effrénée vers l’avenir numérique. Mais son positionnement, à la fois stratégique en Afrique centrale et riche en talents, pourrait en faire un acteur majeur s’il parvient à relever les défis à temps.
« Ce n’est pas une question de technologie, mais de vision. Soit on subit le changement, soit on le façonne », résume sobrement Rodrigue Tientcheu, entrepreneur et mentor à Douala. « Et le temps presse. »
Dans les rues de Yaoundé, les cybercafés ne désemplissent pas. Dans les villages, les jeunes bricolent des antennes pour capter le signal 4G. Dans les universités, les idées fusent. Le Cameroun bouillonne, hésite, avance à tâtons. Mais la question demeure : saura-t-il transformer cette effervescence en puissance durable, ou restera-t-il spectateur de la révolution qui s’annonce ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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