Au cœur du Gabon, là où les arbres millénaires tutoient le ciel et où les cris des mandrills résonnent dans la moiteur des sous-bois, une révolution silencieuse est en marche. Elle ne fait pas de bruit, mais elle pourrait bien changer le destin d’un pays et de sa forêt équatoriale.
Une forêt dense, un trésor fragile
Le Gabon est recouvert à près de 88 % par la forêt, l’un des taux les plus élevés au monde. Cette immense couverture verte, qui s’étend sur plus de 220 000 km², abrite une biodiversité exceptionnelle : éléphants de forêt, gorilles, panthères, plus de 700 espèces d’oiseaux et des milliers de plantes endémiques.
Mais ce trésor est fragile. La pression économique, la demande mondiale en bois précieux et les projets miniers menacent cet équilibre. Pourtant, le Gabon a fait un choix audacieux : valoriser sa forêt sans la détruire.
« Nous avons compris que notre richesse ne réside pas seulement dans l’exploitation brute, mais dans la gestion intelligente et durable de notre patrimoine naturel », explique Léon Obiang, ingénieur forestier à Libreville.
Le pari de l’exploitation durable
Dès 2001, le pays a instauré une politique de gestion durable des forêts. Aujourd’hui, près de 60 % des concessions forestières sont certifiées FSC (Forest Stewardship Council), un label international qui garantit une exploitation respectueuse de l’environnement et des communautés locales.
Dans les forêts du Haut-Ogooué, les bûcherons ne coupent qu’un arbre sur vingt. Ils laissent le temps à la forêt de se régénérer. Les routes forestières sont limitées, les zones sensibles sont protégées, et chaque arbre abattu est géolocalisé.
« Avant, on coupait sans compter. Aujourd’hui, on planifie chaque action. On sait que si on détruit la forêt, on détruit notre avenir », confie Jean-Marie Mbadinga, chef d’équipe dans une exploitation certifiée.
Des scieries locales pour une valeur ajoutée nationale
En 2010, le Gabon a interdit l’exportation de grumes brutes. Une décision radicale qui a forcé les entreprises à transformer le bois sur place. Résultat : plus de 80 scieries ont vu le jour, créant des milliers d’emplois et stimulant l’économie locale.
« On ne vend plus juste du bois, on vend des produits finis : meubles, parquets, panneaux. Et ça change tout », affirme Laurette Nguema, directrice d’une entreprise de transformation à Owendo.
Ce choix stratégique a permis au Gabon de multiplier par trois la valeur de ses exportations de bois transformé en dix ans. En 2022, le secteur forestier représentait près de 13 % du PIB national.
Le carbone comme nouvelle richesse
Mais la forêt gabonaise vaut aussi pour ce qu’elle stocke : le carbone. Chaque hectare absorbe en moyenne 400 tonnes de CO₂. À l’échelle du pays, cela représente des milliards de tonnes de gaz à effet de serre capturés chaque année.
En 2022, le Gabon est devenu le premier pays africain à recevoir un paiement international pour ses efforts de préservation. La Norvège lui a versé 17 millions de dollars dans le cadre d’un accord sur les crédits carbone.
« C’est une reconnaissance mondiale. Nous sommes payés pour protéger, pas pour détruire », se réjouit Lee White, ancien ministre de l’Environnement et fervent défenseur de la forêt gabonaise.
Le pays ambitionne de vendre jusqu’à 90 millions de tonnes de crédits carbone d’ici 2030, une manne potentielle de plus d’un milliard de dollars.
Les communautés au cœur du modèle
Dans les villages bordant les parcs nationaux, les habitants sont de plus en plus impliqués dans la préservation de la biodiversité. Des projets d’écotourisme, de récolte durable de produits forestiers non ligneux (comme le miel ou les fruits sauvages), ou encore de surveillance communautaire voient le jour.
À Doussala, dans le sud du pays, un groupe de femmes transforme les graines d’Andok en huile cosmétique. « Avant, ces fruits pourrissaient au sol. Aujourd’hui, ils nous permettent de gagner notre vie dignement », témoigne Marie-Claire Mouyabi, présidente de la coopérative locale.
Ces initiatives, soutenues par des ONG et des partenaires internationaux, permettent de créer de la valeur tout en renforçant le lien entre les populations et leur environnement.
Une ambition verte à l’échelle continentale
Le Gabon ne se contente pas d’agir pour lui-même. Il veut devenir un modèle pour l’Afrique. En 2021, il a accueilli le One Forest Summit, réunissant chefs d’État, scientifiques et bailleurs autour de la protection des forêts du bassin du Congo, deuxième poumon vert de la planète après l’Amazonie.
« Nous devons penser forêt autrement. Elle n’est pas un obstacle au développement, mais une opportunité », martelait Ali Bongo Ondimba lors du sommet.
Le pays investit aussi dans la recherche, avec la création de l’Agence nationale des parcs nationaux et du Centre national des inventaires forestiers, pour mieux comprendre, surveiller et gérer ses ressources naturelles.
Avec une politique volontariste, des partenariats stratégiques et une volonté de transformer son modèle économique, le Gabon trace une voie singulière, entre conservation et développement.
Mais cette voie est-elle durable à long terme ? Et surtout, pourra-t-elle résister aux appétits croissants d’un monde en quête de ressources naturelles ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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