Lorsque le vent soulève la poussière rouge des pistes maliennes, il emporte avec lui des éclats d’or. Dans les villages du sud-ouest du pays, les pierres ne sont jamais anodines. Elles peuvent contenir l’espoir d’une vie meilleure ou être le début d’un conflit silencieux. Car au Mali, l’or ne brille jamais sans conséquences.
Un trésor enfoui dans les entrailles du sol
Le Mali est le quatrième producteur d’or du continent africain, derrière l’Afrique du Sud, le Ghana et le Soudan. En 2023, le pays a extrait plus de 70 tonnes d’or, représentant près de 80 % de ses exportations. Un chiffre vertigineux pour une économie largement dépendante de ce métal précieux.
« Ici, l’or est partout. Mais il ne nous appartient pas vraiment », confie Amadou, un orpailleur de Kangaba, les mains noircies par la terre. Comme lui, des dizaines de milliers de Maliens vivent de l’orpaillage artisanal, souvent dans des conditions précaires, sans sécurité ni garantie de revenus.
Les grandes compagnies minières, majoritairement étrangères, exploitent les gisements industriels. Parmi elles, Barrick Gold et B2Gold contrôlent une large part du marché. Le gouvernement malien perçoit des redevances, mais la redistribution reste floue. « L’or sort du sol, mais on ne voit pas la richesse dans nos écoles ou nos hôpitaux », déplore Fatoumata, institutrice à Kayes.
Des communautés partagées entre espoir et désillusion
Dans les villages proches des mines, les habitants oscillent entre gratitude et colère. L’arrivée des compagnies minières a parfois apporté des infrastructures : routes, puits, dispensaires. Mais ces bénéfices sont souvent temporaires ou inégalement répartis.
« Ils ont construit une école, mais elle manque de professeurs. Ils ont creusé un puits, mais l’eau est polluée », résume Mohamed, chef de village à Sadiola. Les promesses de développement local se heurtent à la réalité d’une exploitation intensive et peu durable.
Les conflits fonciers se multiplient. Des terres agricoles sont réquisitionnées pour l’extraction, privant des familles de leurs moyens de subsistance. Certaines communautés se retrouvent déplacées, sans véritable compensation. « On nous a dit que c’était pour le bien du pays. Mais moi, je n’ai plus de champ, plus de maison », raconte Mariam, déplacée depuis 2019.
Un orpaillage artisanal en plein essor… et hors de contrôle
À côté des mines industrielles, l’orpaillage traditionnel connaît une croissance fulgurante. On estime à plus d’un million le nombre de Maliens impliqués dans ce secteur informel. Des hommes, des femmes, parfois des enfants, creusent à mains nues ou avec des outils rudimentaires.
Ce boom s’explique par la crise économique, le chômage et l’attrait des gains rapides. Mais il s’accompagne de dangers : effondrements, intoxications au mercure, tensions entre orpailleurs. « Chaque jour, on risque nos vies pour quelques grammes d’or », confie Issa, jeune orpailleur de Kéniéba.
Le gouvernement tente de réguler le secteur, sans grand succès. Les sites artisanaux échappent souvent au contrôle de l’État. Certains sont infiltrés par des groupes armés, qui y prélèvent des taxes ou y recrutent des combattants. « L’or artisanal est devenu un enjeu sécuritaire majeur », avertit un expert de la MINUSMA.
Une manne convoitée par des groupes armés
Dans le centre et le nord du Mali, l’or est devenu une source de financement pour des groupes jihadistes et des milices locales. Ces derniers contrôlent des sites d’orpaillage, imposent leur loi, et utilisent les revenus pour acheter des armes ou recruter.
« Le lien entre or et insécurité est désormais évident », explique un analyste du Sahel. « Là où il y a de l’or, il y a souvent des armes. »
En 2022, Human Rights Watch a documenté plusieurs cas d’extorsion, d’enlèvements et d’exécutions sommaires autour des zones aurifères. Le cercle d’Ansongo, dans la région de Gao, est devenu un point névralgique. « On ne sait plus si on creuse pour nourrir nos familles ou pour alimenter la guerre », murmure un orpailleur sous anonymat.
Le gouvernement malien, confronté à une insécurité persistante, peine à reprendre le contrôle de ces zones. L’armée est souvent absente, ou intervient de manière sporadique. Pendant ce temps, l’or continue de circuler, parfois vers les pays voisins, parfois vers des circuits opaques.
Des alliances opaques et des intérêts croisés
La ruée vers l’or malien attire bien au-delà de ses frontières. Des réseaux transnationaux, mêlant trafiquants, négociants et intermédiaires, organisent le transport et la vente du métal. D’après un rapport de l’OCDE, une partie de l’or malien transite par Dubaï, sans passer par les circuits officiels.
« L’or est devenu une monnaie parallèle. Il circule plus facilement que le franc CFA », note un douanier à la frontière avec la Guinée. Des cargaisons entières échappent aux taxes, privant l’État de revenus cruciaux.
Certains soupçonnent des complicités au sein même des institutions. Des permis miniers seraient attribués sans transparence, des contrats signés dans l’opacité. « Trop d’intérêts sont en jeu. L’or rend aveugle », déplore un ancien fonctionnaire du ministère des Mines.
En 2023, le gouvernement a annoncé vouloir renégocier plusieurs conventions minières. Objectif : augmenter la part des revenus perçus par l’État. Mais les négociations s’annoncent tendues, face à des multinationales puissantes et bien implantées.
Entre richesse et instabilité, un avenir incertain
L’or pourrait être une bénédiction pour le Mali. Il pourrait financer les écoles, les hôpitaux, les routes. Il pourrait offrir un avenir aux jeunes, aujourd’hui tentés par l’exil ou la violence. Mais pour cela, il faudrait repenser en profondeur la gouvernance du secteur.
« L’or ne doit pas être une malédiction. Il doit servir le peuple, pas l’appauvrir », insiste Aminata, militante pour la justice économique. Des voix s’élèvent, timidement, pour réclamer plus de transparence, plus d’équité, plus de contrôle.
Le Mali est à la croisée des chemins. Entre les mains de quelques-uns, l’or alimente les tensions. Mais entre les mains de tous, il pourrait devenir un levier de paix et de progrès.
Alors, dans les profondeurs rouges du sous-sol malien, que cherche-t-on vraiment ? De l’or, ou une promesse de justice ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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