Dans les rues de Pretoria, les moteurs rugissent encore à l’ancienne. Mais dans les coulisses, une révolution silencieuse s’amorce. L’Afrique du Sud, géant industriel du continent, se trouve à un carrefour décisif : celui de l’électrification de son industrie automobile. Une transition qui s’annonce aussi complexe que vitale.
Un héritage industriel sous tension
Depuis des décennies, l’Afrique du Sud s’impose comme le cœur de la production automobile en Afrique. Avec plus de 600 000 véhicules produits en 2023, dont près de 65 % destinés à l’exportation, le secteur représente 4,9 % du PIB national et emploie plus de 110 000 personnes directement.
« Nous avons construit une chaîne d’approvisionnement robuste, mais elle repose presque entièrement sur les moteurs thermiques », explique Thabo Mokoena, directeur d’une usine d’assemblage à East London. « Si nous n’évoluons pas, nous risquons de tout perdre. »
Les principaux constructeurs — BMW, Ford, Toyota, Mercedes-Benz — ont investi massivement dans le pays. Mais leurs lignes de production restent largement tournées vers les modèles à combustion. Une inertie qui pourrait coûter cher à l’heure où les marchés internationaux, notamment européens, imposent des normes de plus en plus strictes sur les émissions de CO₂.
Une demande locale encore timide
Sur les routes sud-africaines, les voitures électriques sont rares. En 2023, moins de 1 000 véhicules électriques neufs ont été immatriculés dans tout le pays. Un chiffre dérisoire comparé aux 500 000 véhicules thermiques vendus la même année.
Les raisons sont multiples : prix d’achat élevé, manque d’infrastructures de recharge, incertitudes liées à la stabilité du réseau électrique. « Je voulais acheter une voiture électrique, mais avec le load shedding, je ne peux pas me permettre de rester bloqué sans batterie », confie Lerato, une cadre de Johannesburg.
Le réseau national d’électricité, géré par Eskom, peine déjà à répondre à la demande actuelle. Les coupures régulières compliquent l’adoption de technologies énergivores comme les véhicules électriques. Et les stations de recharge publiques se comptent encore sur les doigts d’une main dans plusieurs provinces.
Pressions internationales et course contre la montre
L’Union européenne, principal marché d’exportation de l’Afrique du Sud pour les véhicules, prévoit d’interdire la vente de voitures thermiques neuves dès 2035. Une échéance qui agit comme une épée de Damoclès.
« Si nous ne sommes pas prêts d’ici là, nos exportations s’effondreront », alerte Sipho Dlamini, économiste spécialisé dans l’industrie. « Ce serait un choc majeur pour l’emploi et les recettes fiscales. »
Certains constructeurs commencent à réagir. BMW a récemment annoncé un investissement de 4,2 milliards de rands (environ 230 millions d’euros) pour produire des modèles électriques à Rosslyn, près de Pretoria. Mercedes-Benz, de son côté, a entamé la conversion partielle de son usine d’East London.
Mais ces initiatives restent isolées. Et l’absence d’un cadre politique clair freine les décisions stratégiques. Le gouvernement sud-africain tarde à publier sa stratégie nationale pour la mobilité électrique, attendue depuis 2021.
Les mines, un atout sous-exploité
Ironie du sort : l’Afrique du Sud détient certains des minéraux les plus critiques pour les batteries électriques. Platine, manganèse, lithium — autant de ressources qui pourraient faire du pays un acteur clé de la chaîne de valeur mondiale.
« Nous avons tout ce qu’il faut pour devenir un hub de production de batteries », affirme Nomvula Khumalo, géologue à l’université de Stellenbosch. « Mais nous exportons encore la plupart de nos minerais bruts, sans les transformer localement. »
Une industrialisation en aval permettrait non seulement de créer des emplois qualifiés, mais aussi de renforcer la compétitivité du pays dans la transition énergétique. Le défi : attirer les investissements nécessaires dans un climat économique marqué par l’incertitude et les tensions sociales.
Les startups s’invitent dans le débat
Face à la lenteur des géants industriels, des startups locales tentent de bousculer l’ordre établi. Green Scooter, basée à Soweto, propose des scooters électriques adaptés aux besoins urbains. MellowVans, dans le Cap-Occidental, développe des véhicules utilitaires légers à propulsion électrique pour les livraisons du dernier kilomètre.
« On ne peut pas attendre que les multinationales fassent le travail », lance Kabelo Ndlovu, fondateur de MellowVans. « L’Afrique du Sud doit inventer sa propre voie vers la mobilité électrique. »
Ces initiatives restent marginales, mais elles témoignent d’un dynamisme souterrain. Certaines provinces, comme le Gauteng, commencent à soutenir ces projets via des incitations fiscales ou des partenariats public-privé.
Quel avenir pour les ouvriers de l’automobile ?
Derrière les chiffres et les stratégies, une question hante les ateliers : que deviendront les milliers d’ouvriers spécialisés dans les moteurs thermiques ?
« On nous parle de reconversion, mais rien de concret ne se passe », déplore Siphiwe, technicien dans une usine de composants à Durban. « Je travaille ici depuis 17 ans. Je ne sais pas faire autre chose. »
La transition vers l’électrique nécessite de nouvelles compétences : électronique, informatique embarquée, gestion de l’énergie. Or, les programmes de formation restent embryonnaires. Et les syndicats redoutent une vague de licenciements si la mutation s’accélère sans accompagnement social.
Le gouvernement promet la création de 1,5 million d’emplois verts d’ici 2030. Mais pour l’instant, ces promesses peinent à rassurer ceux qui voient leur avenir s’assombrir à mesure que les moteurs à essence s’éteignent.
La route vers l’électrique est tracée. Mais l’Afrique du Sud parviendra-t-elle à la suivre sans laisser une partie de sa population sur le bas-côté ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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