À Nouakchott, le vent du désert emporte bien des secrets. Mais derrière les dunes et le silence apparent, la Mauritanie tisse, depuis plusieurs années, une toile diplomatique discrète mais redoutablement efficace. Tandis que les regards se tournent vers les géants du continent, ce pays sahélien, longtemps marginalisé, s’impose lentement comme un acteur géopolitique de plus en plus incontournable.
Un carrefour stratégique entre Maghreb et Afrique subsaharienne
Peu de pays africains peuvent se targuer d’avoir une telle position géographique. Bordée par l’océan Atlantique, à la croisée du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest, la Mauritanie occupe un emplacement clé. Elle partage ses frontières avec le Sahara Occidental, l’Algérie, le Mali et le Sénégal — autant de zones sensibles sur le plan sécuritaire et politique.
« La Mauritanie est un pont naturel entre le monde arabe et l’Afrique noire », explique Khaled Ould Mahmoud, chercheur en relations internationales basé à Nouakchott. « Cette double appartenance culturelle lui donne une capacité unique à dialoguer avec des partenaires très différents. »
Cette position a longtemps été une faiblesse, notamment en raison des tensions ethniques internes et des menaces terroristes. Mais depuis une décennie, les autorités mauritaniennes ont su transformer ce défi en opportunité, en devenant un interlocuteur crédible dans les dossiers régionaux les plus sensibles.
Une diplomatie de l’ombre mais redoutablement efficace
Alors que d’autres pays africains multiplient les sommets et les déclarations publiques, la Mauritanie avance en silence. Sa diplomatie, peu médiatisée, repose sur des réseaux solides et une posture de neutralité active.
En 2017, c’est à Nouakchott que s’est tenue une réunion confidentielle entre des représentants de la Libye, du Tchad et du Soudan, sous l’égide mauritanienne, pour tenter de désamorcer les tensions dans le Fezzan. Aucun communiqué officiel n’a été publié, mais plusieurs observateurs affirment que cette rencontre a permis d’éviter une escalade militaire.
« Le président mauritanien Mohamed Ould Ghazouani a une approche très subtile des relations internationales », confie un diplomate ouest-africain en poste à Dakar. « Il privilégie les canaux discrets, les médiations silencieuses, mais il obtient des résultats. »
La Mauritanie est également l’un des rares pays du Sahel à entretenir des relations stables avec l’ensemble de ses voisins, y compris le Maroc et l’Algérie — deux puissances régionales souvent en désaccord.
Un rôle central dans la lutte contre le terrorisme
Au cœur du Sahel, la Mauritanie a longtemps été considérée comme une cible vulnérable pour les groupes jihadistes. Pourtant, depuis 2011, aucun attentat majeur n’a été commis sur son sol. Une exception dans une région en proie à une violence endémique.
Le secret de cette réussite ? Une stratégie de sécurité intégrée, mêlant réformes militaires, coopération régionale et dialogue communautaire. Le pays a investi plus de 20 % de son budget annuel dans la défense et la sécurité, selon les données du ministère des Finances.
Mais au-delà de la force, c’est la finesse de l’approche qui impressionne. « Ils ont compris que la guerre contre le terrorisme ne se gagne pas uniquement avec des armes », analyse Fatimata Sow, analyste sahélienne en sécurité. « Ils ont impliqué les chefs tribaux, les imams, les jeunes. Ils ont coupé les liens entre les groupes armés et les communautés locales. »
Résultat : la Mauritanie est aujourd’hui perçue comme un modèle en matière de lutte contre l’extrémisme violent. Elle forme même des officiers d’autres pays du G5 Sahel, comme le Burkina Faso ou le Niger.
Un partenaire convoité par les grandes puissances
Longtemps ignorée des grandes capitales, la Mauritanie attire désormais l’attention des puissances étrangères. Les États-Unis y ont renforcé leur coopération militaire. La France, présente via l’opération Barkhane jusqu’en 2022, y conserve des liens étroits. Et la Chine, discrète mais déterminée, y investit dans les infrastructures et les ressources minières.
En 2023, l’Union européenne a signé un accord de coopération renforcée avec Nouakchott, incluant un volet migratoire sensible. La Mauritanie, qui contrôle une portion stratégique de la route vers les Canaries, est devenue un maillon essentiel du dispositif européen.
« La Mauritanie est devenue un partenaire fiable, stable, et capable de gérer des dossiers complexes », affirme un haut fonctionnaire européen. « Elle joue un rôle de tampon entre les zones de crise et les côtes atlantiques. »
Et ce n’est pas tout. Le pays s’est récemment rapproché de la Turquie et du Qatar, élargissant encore son spectre d’alliances, tout en maintenant une posture d’équilibre entre blocs concurrents.
Des ressources naturelles au service de l’influence
La géopolitique ne se joue pas seulement sur les cartes, mais aussi sous la terre. Et la Mauritanie dispose d’un atout de taille : ses ressources naturelles. Fer, or, cuivre, gaz offshore… le sous-sol mauritanien recèle des trésors encore largement inexploités.
Le projet gazier Grand Tortue Ahmeyim, mené avec le Sénégal et les géants BP et Kosmos Energy, devrait entrer en production en 2024. Il pourrait rapporter plusieurs milliards de dollars au pays sur les deux prochaines décennies.
« C’est une arme douce, mais puissante », estime Ahmed Salem, économiste à l’université de Nouakchott. « En devenant un exportateur d’énergie, la Mauritanie peut peser davantage dans les négociations régionales. »
Le gouvernement semble en avoir pleinement conscience. Il multiplie les accords bilatéraux, tout en veillant à ne pas tomber dans la dépendance à un seul partenaire. Une stratégie de diversification qui renforce sa marge de manœuvre diplomatique.
Une stabilité politique rare dans la région
Alors que plusieurs pays du Sahel ont connu des coups d’État récents, la Mauritanie affiche une stabilité politique remarquable. La transition entre Mohamed Ould Abdel Aziz et Mohamed Ould Ghazouani en 2019 s’est faite dans le calme — une première dans l’histoire du pays.
Cette stabilité, bien que fragile, est devenue un atout majeur dans les négociations internationales. Elle rassure les investisseurs, crédibilise les engagements diplomatiques et renforce la voix de Nouakchott sur la scène continentale.
« Ce n’est pas un hasard si l’Union africaine et la CEDEAO consultent régulièrement la Mauritanie sur les dossiers sensibles », souligne une source diplomatique à Addis-Abeba. « Elle est perçue comme une force de modération, capable de parler à tous. »
Mais cette stabilité repose sur un équilibre délicat entre les différentes composantes de la société mauritanienne. Les tensions ethniques, la question des droits humains et les défis économiques restent des lignes de faille potentiellement explosives.
Alors, la Mauritanie pourra-t-elle continuer à jouer ce rôle d’équilibriste dans un environnement aussi instable ? Ou finira-t-elle par être rattrapée par les turbulences régionales qu’elle a si habilement esquivées jusqu’ici ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.

















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