Dans une ruelle animée d’Alger, entre les murs écaillés d’un ancien théâtre abandonné, une voix s’élève. Celle de Nour, 27 ans, qui transforme ce lieu oublié en scène vivante pour une nouvelle génération d’artistes. Elle n’est pas seule. Partout en Algérie, des jeunes leaders culturels réinventent l’expression, la mémoire et l’avenir à travers des projets aussi audacieux qu’inspirants.
Une génération qui refuse le silence
Ils ont grandi dans un pays où la culture a longtemps été tenue en marge. Pourtant, ces jeunes femmes et hommes ont choisi de faire du patrimoine algérien un terrain de création et de résistance. Leur mot d’ordre : « Nous ne voulons plus attendre que les choses changent, nous les changeons nous-mêmes », affirme Karim B., 31 ans, fondateur du collectif artistique El Fenna.
Depuis 2019, El Fenna organise des expositions éphémères dans des lieux publics, mêlant art urbain, musique et poésie. « On veut que l’art sorte des galeries fermées. Que les gens le voient, le touchent, qu’il leur parle », explique Karim. Le collectif a déjà investi plus de 20 villes, d’Oran à Tamanrasset, et collaboré avec plus de 80 artistes locaux.
Selon une étude du ministère de la Culture publiée en 2023, plus de 60 % des projets culturels enregistrés en Algérie proviennent d’initiatives citoyennes portées par des jeunes de moins de 35 ans. Une dynamique qui bouleverse les codes établis.
Le numérique comme terrain de conquête
À Constantine, c’est sur Instagram et YouTube que se joue la révolution culturelle. Le vidéaste et réalisateur Sofiane M., 25 ans, y publie des micro-documentaires sur les traditions oubliées du Constantinois. Son dernier épisode, consacré aux conteurs de rue, a dépassé les 400 000 vues en une semaine.
« On m’a souvent dit que les jeunes ne s’intéressent plus à notre culture. C’est faux. Il faut juste la raconter autrement », confie-t-il. Son projet, baptisé “Mémoire Vive”, est soutenu par une campagne de financement participatif qui a récolté 1,2 million de dinars en moins d’un mois.
La culture numérique devient ainsi un levier puissant. En 2022, plus de 70 % des jeunes Algériens déclaraient utiliser les réseaux sociaux comme principale source d’information culturelle, selon un rapport de l’Observatoire maghrébin des médias.
Des espaces pour faire vibrer les idées
À Tizi Ouzou, une ancienne bâtisse coloniale a été transformée en un centre culturel autogéré : La Maison Bleue. Derrière ce projet se trouve Leïla H., 29 ans, architecte et militante. « On voulait un lieu libre, où chacun peut venir créer, débattre, apprendre. »
La Maison Bleue accueille chaque mois des ateliers de théâtre, des projections de films amazighs, des rencontres littéraires. L’entrée est gratuite, les intervenants bénévoles. « Ce n’est pas un business, c’est un acte de foi en notre génération », insiste Leïla.
Depuis son ouverture en 2021, plus de 12 000 visiteurs y sont passés. Le lieu est devenu un point de ralliement pour les artistes de toute la Kabylie. Il a même reçu le prix de l’innovation culturelle du Goethe-Institut en 2023.
Redonner vie aux traditions oubliées
À Ghardaïa, au cœur de la vallée du Mzab, Yacine A., 32 ans, redonne vie à l’art du tissage traditionnel. Son atelier, Tiss’Algérie, emploie une dizaine de femmes de la région et forme chaque année des jeunes à ce savoir-faire ancestral.
« Le tissage, ce n’est pas juste du tissu. C’est une langue, une mémoire, une façon de raconter notre histoire », explique-t-il. Grâce à des partenariats avec des designers algériens de la diaspora, ses créations s’exportent aujourd’hui jusqu’à Paris et Montréal.
En 2023, Tiss’Algérie a été sélectionné par l’UNESCO dans le cadre du programme “Jeunes Gardiens du Patrimoine”. Une reconnaissance qui montre que tradition et modernité peuvent cohabiter, et même se nourrir l’une de l’autre.
La culture comme outil d’émancipation
Pour beaucoup, l’engagement culturel est aussi une manière de revendiquer des droits, de briser les tabous. À Annaba, l’association Femmes en Scène organise depuis 2020 un festival de théâtre féministe. Sa fondatrice, Samira Z., 34 ans, explique : « On donne la parole à celles qu’on n’écoute jamais. »
Le festival met en lumière des pièces écrites et jouées par des femmes, souvent issues de milieux populaires. Les thèmes abordés vont des violences domestiques à l’émancipation sexuelle, en passant par les luttes sociales. « Ce n’est pas toujours facile. On reçoit des menaces. Mais on tient bon. »
En quatre éditions, le festival a attiré plus de 15 000 spectateurs et donné naissance à plusieurs troupes de théâtre indépendantes. Une preuve que l’art peut être un levier de transformation sociale puissant.
Un souffle nouveau, mais fragile
Malgré l’énergie et la créativité, les obstacles restent nombreux. Manque de financements, lourdeurs administratives, censure implicite… Les jeunes leaders culturels avancent souvent à contre-courant. « Il faut être prêt à tout faire soi-même. À se battre pour chaque autorisation, chaque soutien », confie Nour, de retour à Alger.
Mais la détermination est là. Et elle se transmet. Dans les écoles, les cafés, les places publiques, une autre Algérie culturelle émerge. Elle est jeune, libre, audacieuse. Et elle ne demande qu’à être entendue.
Alors, ces visages qui façonnent la culture algérienne de demain réussiront-ils à inscrire leur empreinte dans le marbre de l’histoire, ou seront-ils condamnés à l’éphémère ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.

















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