La pluie tombait doucement sur Libreville ce matin-là, mais dans les couloirs d’un immeuble discret du quartier de Batterie IV, une effervescence inhabituelle régnait. Des jeunes en jeans et baskets, ordinateurs sous le bras, échangeaient à voix basse autour d’un tableau blanc couvert de schémas. Ici, au cœur d’un incubateur technologique, se joue une révolution silencieuse : celle d’un Gabon qui se rêve en pionnier de l’innovation africaine.
Un virage stratégique amorcé depuis la décennie 2010
Longtemps dépendant de ses ressources naturelles, notamment du pétrole et du bois, le Gabon a entamé un tournant décisif au début des années 2010. Le Plan Stratégique Gabon Émergent (PSGE), lancé en 2010, visait à diversifier l’économie et à miser sur la transformation locale, l’économie verte et l’économie du savoir.
« On ne peut pas bâtir l’avenir d’un pays sur des ressources qui s’épuisent. Il fallait investir dans l’intelligence, dans la jeunesse », explique Alain Moussavou, ancien conseiller au ministère de l’Économie numérique.
Ce plan a jeté les bases d’un écosystème favorable à l’innovation : amélioration de la connectivité internet, création de zones économiques spéciales, soutien à l’entrepreneuriat numérique. En 2019, plus de 85 % de la population gabonaise avait accès à Internet, un taux parmi les plus élevés d’Afrique centrale.
Libreville, nouveau carrefour de la tech en Afrique centrale
La capitale gabonaise s’impose peu à peu comme un hub régional pour les startups et les initiatives technologiques. Des structures comme le Nkok Business Incubator ou le Gabon Digital Nation Lab accueillent chaque année des dizaines de jeunes entrepreneurs.
« On est partis d’une idée simple : créer une appli pour mettre en relation les petits producteurs agricoles et les consommateurs urbains. Aujourd’hui, on a plus de 12 000 utilisateurs actifs », raconte fièrement Carine Nziengui, fondatrice de l’application AgriConnect.
La ville attire également des événements d’envergure, comme le Forum de l’Innovation Numérique d’Afrique Centrale, qui a rassemblé plus de 3 000 participants en 2023. Des délégations venues du Cameroun, du Congo ou du Tchad y découvrent les dernières innovations gabonaises en matière de fintech, d’e-santé ou d’e-éducation.
Une jeunesse connectée et ambitieuse
Avec une moyenne d’âge de 22 ans, le Gabon est porté par une génération ultra-connectée, avide de changement et de solutions concrètes. Les réseaux sociaux, les formations en ligne et les communautés tech locales jouent un rôle central dans cette dynamique.
« J’ai appris à coder sur YouTube. Ensuite, j’ai rejoint un groupe Telegram de développeurs gabonais. C’est là que j’ai trouvé mon premier contrat freelance », confie Jules Obiang, 24 ans, développeur autodidacte à Port-Gentil.
Les initiatives de formation poussent comme des champignons : FabLabs, bootcamps, écoles de code. En 2022, l’Université Numérique du Gabon a lancé un programme en partenariat avec Google Africa pour former 5 000 jeunes aux compétences numériques d’ici 2025.
Le gouvernement, lui aussi, mise sur cette jeunesse. En 2021, il a lancé le programme « 1000 startups pour le Gabon », avec à la clé des financements allant jusqu’à 10 millions de FCFA pour les projets les plus prometteurs.
L’innovation au service des défis locaux
Ce qui distingue le Gabon dans le paysage africain de l’innovation, c’est sa capacité à produire des solutions adaptées aux réalités locales. Loin des gadgets importés, les startups gabonaises s’attaquent à des problèmes concrets : accès à la santé, gestion des déchets, inclusion financière.
« Notre appli permet aux femmes enceintes des zones rurales de recevoir des rappels de rendez-vous médicaux par SMS, même sans smartphone. On a déjà couvert 15 villages », explique Nadège Ella, cofondatrice de SantéMobile.
Dans le domaine de l’environnement, le Gabon innove aussi. Le pays, qui abrite 88 % de sa couverture forestière, a développé des outils de surveillance par satellite pour lutter contre la déforestation illégale, en partenariat avec des startups locales.
En 2023, le Gabon a même été le premier pays africain à vendre des crédits carbone certifiés, générant plus de 150 millions de dollars. Une manne que le gouvernement entend réinvestir dans les technologies vertes et l’innovation durable.
Des partenariats internationaux en pleine expansion
Cette dynamique n’est pas passée inaperçue. Le Gabon attire de plus en plus de partenaires internationaux, séduits par son ambition et sa stabilité relative. Des géants comme Huawei, Orange ou Microsoft y ont implanté des centres de formation ou de recherche.
« Le Gabon est petit, mais il pense grand. C’est ce qui nous a motivés à lancer ici notre programme pilote de smart cities », explique Lisa Zhang, responsable Afrique chez Huawei Technologies.
L’Union européenne, la Banque mondiale et l’UNESCO soutiennent également plusieurs projets liés à l’éducation numérique et à l’innovation sociale. En 2024, l’Agence Française de Développement a annoncé un financement de 20 millions d’euros pour le développement de l’économie numérique gabonaise.
Ces collaborations permettent aussi aux startups locales d’accéder à des marchés extérieurs. En 2023, trois jeunes entreprises gabonaises ont été sélectionnées pour représenter l’Afrique centrale au sommet mondial des startups à Lisbonne.
Un avenir encore en construction
Malgré ces avancées, les défis restent nombreux. Le financement reste difficile à obtenir pour de nombreux projets, et les lourdeurs administratives freinent parfois l’élan entrepreneurial. L’accès à l’électricité, notamment en zone rurale, demeure un frein à la généralisation du numérique.
Mais l’élan est là. Et il semble irréversible. « On n’a plus besoin d’attendre que les solutions viennent d’ailleurs. On peut les créer ici, avec nos idées, nos réalités, nos rêves », affirme avec conviction Stéphanie Ndong, ingénieure en intelligence artificielle.
Le Gabon n’est peut-être pas encore la Silicon Valley de l’Afrique, mais il avance, à sa manière, avec ses forces et ses fragilités. Et si la prochaine grande révolution technologique africaine naissait dans la moiteur d’un FabLab de Libreville ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.
















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