Dans une ruelle poussiéreuse du quartier Bonamoussadi à Douala, une lumière bleutée filtre à travers les volets d’un petit local. À l’intérieur, trois jeunes tapotent frénétiquement sur leurs ordinateurs portables. Ils ne vendent ni crédits téléphoniques ni beignets. Ils conçoivent une application de paiement mobile pensée pour les marchés informels du Cameroun. “On veut que même la vendeuse de bâtons de manioc puisse encaisser sans monnaie”, sourit Yannick, 27 ans, cofondateur de la start-up. Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres : une nouvelle génération d’entrepreneurs est en train de réinventer le visage économique du pays.
Un terreau fertile malgré les obstacles
Le Cameroun, surnommé “l’Afrique en miniature” pour sa diversité géographique et culturelle, est aussi devenu un microcosme dynamique de l’entrepreneuriat africain. Selon le Global Entrepreneurship Monitor, plus de 30 % des adultes camerounais se disent impliqués dans une activité entrepreneuriale — l’un des taux les plus élevés du continent.
Mais cette effervescence cache un paradoxe. “Le potentiel est énorme, mais les défis sont tout aussi grands”, explique Christelle Mbarga, économiste à Yaoundé. “Accès au financement, lourdeurs administratives, infrastructures défaillantes… c’est un parcours du combattant.”
Malgré ces freins, les initiatives foisonnent. Dans les grandes villes comme Douala et Yaoundé, mais aussi à Bafoussam, Garoua ou Kribi, des incubateurs, des hubs technologiques et des espaces de coworking émergent. Le pays compte aujourd’hui plus de 50 structures d’accompagnement, contre à peine 5 il y a dix ans.
La tech comme moteur de rupture
Les nouvelles technologies sont au cœur de cette transformation. Des applications de livraison aux plateformes d’e-commerce, en passant par l’agritech et la fintech, les jeunes pousses camerounaises misent sur le numérique pour contourner les obstacles traditionnels.
“On veut résoudre des problèmes locaux avec des solutions locales”, affirme Aïcha Njoya, fondatrice de NjangiPay, une fintech qui propose des microcrédits via WhatsApp. En moins de deux ans, sa solution a séduit plus de 15 000 utilisateurs dans les zones rurales de l’Adamaoua et du Nord.
Le succès de plateformes comme Diool, une solution de paiement mobile, ou Kmerpad, qui fabrique des serviettes hygiéniques biodégradables, montre que l’innovation camerounaise ne se contente plus d’imiter : elle invente.
“On ne veut plus dépendre de l’aide ou des modèles importés”, insiste Lionel Tchoumi, mentor au centre d’innovation ActivSpaces à Douala. “On veut créer notre propre voie.”
Une jeunesse en quête de sens et d’impact
Ce qui frappe dans cet écosystème, c’est l’état d’esprit des jeunes entrepreneurs. Plus que le profit, c’est souvent l’impact social qui motive leurs projets.
“Je ne voulais pas juste un boulot bien payé. Je voulais faire quelque chose qui compte”, confie Mireille Tientcheu, 25 ans, qui a lancé AgroHope, une start-up qui connecte les petits producteurs aux marchés urbains via une application mobile.
Ce désir d’utilité se reflète dans les secteurs les plus porteurs : agriculture durable, énergies renouvelables, éducation, santé communautaire. Des domaines longtemps négligés par les investisseurs traditionnels, mais qui attirent désormais l’attention de fonds à impact et d’accélérateurs internationaux.
En 2023, le Cameroun a enregistré plus de 12 millions de dollars d’investissements dans des start-ups à impact — un record. “C’est encore modeste, mais c’est un signal fort”, note l’analyste financier Boris Ewane.
Des femmes qui bousculent les codes
Autre phénomène marquant : la montée en puissance des femmes dans l’écosystème entrepreneurial. Longtemps cantonnées aux activités informelles, elles prennent désormais les rênes d’entreprises innovantes et ambitieuses.
“Il y a dix ans, on me demandait où était mon mari quand je pitchais un projet. Aujourd’hui, on m’invite à des panels internationaux”, sourit Danièle Fotso, fondatrice de Green Energy Solutions, qui installe des mini-centrales solaires dans les zones enclavées.
Le réseau Women in Tech Cameroon, lancé en 2018, compte aujourd’hui plus de 3 000 membres. Des programmes comme le Tony Elumelu Foundation ou le Women Entrepreneurship Program de la GIZ allemande ont permis à des centaines de femmes camerounaises de se former, de se financer et de se connecter à des marchés globaux.
“Les femmes sont en train de prendre leur place. Et elles ne la rendront plus”, affirme avec assurance Clarisse Nkou, coach en leadership à Yaoundé.
Quand l’État commence à suivre le mouvement
Longtemps perçu comme un frein, l’État camerounais semble peu à peu prendre conscience du rôle stratégique de l’entrepreneuriat. En 2021, le ministère des PME a lancé le Plan national de développement des start-ups, visant à créer un cadre juridique et fiscal plus attractif.
Des initiatives comme le programme PIAASI (Programme intégré d’appui aux acteurs du secteur informel) ou le Fonds spécial pour l’innovation tentent de soutenir les jeunes entreprises. Mais les résultats restent mitigés.
“Il y a une volonté, mais elle se heurte à la bureaucratie et au manque de coordination”, tempère l’entrepreneur Serge Atangana. “Il faut aller plus vite, sinon on perdra cette génération.”
Pour beaucoup, le salut viendra surtout des partenariats public-privé et de la décentralisation. Des villes comme Buea ou Bamenda, autrefois marginalisées, deviennent aujourd’hui des pôles d’innovation grâce à des synergies locales.
Une révolution silencieuse mais irréversible
Ce qui se joue actuellement au Cameroun dépasse la simple création d’entreprises. C’est une révolution des mentalités, une réinvention des modèles économiques, une réappropriation du futur par une jeunesse longtemps reléguée au second plan.
“On n’attend plus que les choses changent. On les change nous-mêmes”, résume sobrement Kevin Nguimfack, cofondateur d’une start-up de recyclage à Bafoussam.
Cette énergie, cette audace, cette résilience, sont en train de redessiner le paysage économique du pays. Lentement, mais sûrement. Avec des erreurs, des échecs, mais aussi des succès inattendus.
Et si le Cameroun devenait, demain, un modèle pour l’Afrique francophone ? La question reste ouverte. Mais une chose est sûre : quelque chose de profond est en train de naître, loin des projecteurs, dans les ruelles animées de Douala, les collines de Bamenda ou les plaines du Nord. Et il serait imprudent de ne pas y prêter attention.

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.
















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