À Bangui, les câbles s’enchevêtrent comme les destins. Dans les ruelles poussiéreuses de la capitale, entre les antennes satellites improvisées et les cybercafés sommaires, un nouveau langage s’écrit. Celui d’un pays qui, après des décennies de conflits et d’isolement, tente de se redéfinir à travers les lignes de code, les connexions satellitaires et les alliances numériques. La Centrafrique, longtemps considérée comme l’un des États les plus fragiles du continent, esquisse aujourd’hui un virage inattendu : celui d’une diplomatie numérique aux contours encore flous, mais porteurs d’une ambition inédite.
Une nation en quête de souveraineté technologique
Lorsque le président Faustin-Archange Touadéra a annoncé en 2022 l’adoption du Bitcoin comme monnaie légale, le monde a haussé les sourcils. Pour beaucoup, ce choix semblait déconnecté de la réalité d’un pays où seuls 14 % de la population ont accès à l’électricité, et moins de 10 % à Internet. Mais derrière cette décision controversée, se cache une stratégie plus vaste : celle de se libérer de certaines dépendances économiques et monétaires traditionnelles.
“Nous voulons écrire notre propre histoire. Pas celle dictée depuis Paris ou Washington”, confiait récemment un conseiller présidentiel sous couvert d’anonymat. Le projet Sango, une plateforme numérique censée attirer les investisseurs en cryptomonnaie, incarne cette volonté de créer une économie parallèle, affranchie des circuits bancaires classiques.
Si les résultats concrets tardent à se matérialiser, l’initiative a au moins eu le mérite de repositionner la Centrafrique sur la carte géopolitique numérique. “C’est un signal fort que le pays envoie, même s’il reste encore beaucoup à faire en matière d’infrastructures”, analyse Mireille Dossou, chercheuse en politiques numériques africaines.
Des alliances qui bousculent les équilibres régionaux
Dans ce nouveau jeu d’influences, la Centrafrique n’est pas seule. Depuis plusieurs années, elle resserre ses liens avec la Russie, notamment via la présence du groupe Wagner, mais aussi à travers des partenariats technologiques discrets. Des techniciens russes auraient été sollicités pour développer certains outils de cybersécurité, selon des sources diplomatiques concordantes.
“Le numérique devient un levier d’influence. Il permet à des puissances extérieures de s’implanter sans forcément passer par les canaux traditionnels”, explique le politologue camerounais Jean-Benoît N’Koulou. La Chine, elle aussi, observe avec intérêt les mouvements de Bangui. Des équipements de télécommunication fournis par Huawei ont récemment été installés dans plusieurs ministères, dans le cadre d’un accord bilatéral signé en 2023.
Ces alliances, parfois opaques, inquiètent certains partenaires occidentaux. Mais elles traduisent surtout une volonté de diversification stratégique. “Nous ne voulons plus être un pion. Nous voulons choisir nos partenaires”, martèle un haut fonctionnaire centrafricain.
Le numérique comme outil de légitimation politique
Au-delà des questions économiques, le numérique offre aussi un nouveau terrain pour affirmer une autorité politique contestée. Le gouvernement centrafricain mise sur les technologies pour renforcer le contrôle de son territoire, notamment à travers la surveillance électronique et la numérisation des registres d’état civil.
“Avant, il était facile de disparaître dans la brousse. Maintenant, avec les drones et les bases de données, c’est plus compliqué”, témoigne un ancien chef de milice reconverti dans l’agriculture. Cette transition vers un État numérique s’accompagne d’un renforcement des capacités de renseignement, souvent en collaboration avec des partenaires étrangers.
Mais cette centralisation numérique soulève aussi des inquiétudes. Des ONG locales dénoncent un manque de transparence dans la collecte des données et craignent une dérive autoritaire. “La technologie ne garantit pas la démocratie. Elle peut aussi servir à la répression”, alerte Rosalie Koyanga, militante des droits humains à Bangui.
Une jeunesse connectée, entre espoir et désillusion
Dans les quartiers périphériques de Bangui, les cybercafés ne désemplissent pas. Les jeunes y viennent pour consulter leurs réseaux sociaux, apprendre à coder ou simplement rêver d’un ailleurs. “Je veux devenir développeur et créer une application pour les agriculteurs de mon village”, confie Léon, 22 ans, étudiant en informatique.
Cette génération connectée voit dans le numérique une échappatoire au chômage endémique et aux violences chroniques. Le gouvernement l’a bien compris et multiplie les initiatives de formation, souvent en partenariat avec des ONG internationales. En 2023, plus de 3 000 jeunes ont ainsi été formés aux métiers du digital dans le cadre du programme “Centrafrique Numérique”.
Mais les obstacles restent nombreux : coupures d’électricité fréquentes, connexion instable, coût élevé du matériel. “On nous parle de start-up alors qu’on n’a même pas de courant pour charger nos téléphones”, ironise Marie-Claire, 19 ans, qui rêve de lancer sa boutique en ligne.
Un laboratoire discret de la diplomatie numérique africaine
En misant sur le numérique, la Centrafrique expérimente une forme de diplomatie peu conventionnelle. Elle s’invite dans les forums internationaux sur les cryptomonnaies, participe à des sommets technologiques en Asie, et tente de nouer des partenariats bilatéraux dans le domaine de la cybersécurité.
“C’est un pari risqué, mais audacieux. Le pays veut exister autrement sur la scène internationale”, observe Alain Gomis, expert en relations internationales basé à Dakar. Cette stratégie de niche pourrait inspirer d’autres États africains en quête de visibilité et de souveraineté.
Déjà, certains pays voisins observent attentivement l’expérience centrafricaine. Le Tchad et le Soudan du Sud ont entamé des discussions pour mutualiser certaines infrastructures numériques. Une manière de contourner les dépendances coloniales et de bâtir une coopération régionale fondée sur les technologies.
Vers une nouvelle identité géopolitique ?
La Centrafrique n’est pas encore un hub technologique. Mais elle devient un symbole. Celui d’un pays qui, malgré la pauvreté, les conflits et l’isolement, tente de se réinventer par les outils du XXIe siècle. Le numérique y est autant un instrument de développement qu’un vecteur d’affirmation politique.
“Ce que nous faisons ici, c’est plus qu’un projet économique. C’est un acte de foi”, affirme le ministre de l’Économie numérique, Ibrahim M’Boko. Une foi dans la capacité du pays à maîtriser son destin, à écrire une nouvelle page de son histoire, au-delà des lignes frontalières et des récits imposés.
Mais cette transition numérique peut-elle vraiment transformer les fondations d’un État fragilisé ? Ou risque-t-elle de creuser de nouvelles fractures, entre les connectés et les oubliés, entre les promesses technologiques et les réalités du terrain ? La Centrafrique avance, tâtonne, expérimente. Et dans cette incertitude, peut-être se cache la forme la plus sincère de souveraineté.

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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