Dans une ruelle animée de Cotonou, au cœur d’un bâtiment discret, une vingtaine de jeunes tapotent sur leurs claviers. Sur leurs écrans défilent des masques Gèlèdé en 3D, des motifs Adinkra numérisés et des scènes de vaudou modélisées. Ce n’est pas un studio de jeux vidéo européen, mais bien le nouveau laboratoire culturel du Bénin. Un lieu où l’héritage ancestral rencontre les technologies de demain.
Une renaissance numérique portée par l’histoire
Le Bénin, berceau des royaumes du Dahomey, n’a jamais manqué de richesse culturelle. Mais pendant longtemps, cette mémoire est restée enfermée dans les musées étrangers ou figée dans les traditions orales. Aujourd’hui, le pays opère un virage audacieux : il veut reprendre le contrôle de son récit en le numérisant.
« Nous ne voulons plus que notre culture soit racontée par d’autres. Grâce au numérique, nous avons les outils pour la raconter nous-mêmes, à notre manière », explique Josué Ahouandjinou, directeur du Centre numérique culturel de Porto-Novo.
En 2021, le retour de 26 œuvres d’art pillées par la France a déclenché une prise de conscience nationale. Ce geste symbolique a été le point de départ d’un vaste chantier : numériser, archiver, et diffuser l’héritage béninois, non seulement pour le préserver, mais aussi pour le faire rayonner au-delà des frontières.
Des musées intelligents et interactifs
Le Musée de l’Épopée des Amazones et des Rois du Danxomè, inauguré à Abomey, ne ressemble en rien aux musées classiques. Ici, les visiteurs interagissent avec des hologrammes, manipulent des artefacts en réalité augmentée, et écoutent des récits contés par des avatars numériques.
« Les jeunes ne veulent plus seulement regarder des objets derrière une vitrine. Ils veulent vivre l’histoire, l’expérimenter », affirme Nadège Soglo, conservatrice en chef du musée. « Le numérique nous permet de transformer chaque visite en voyage immersif. »
Ce musée fait partie d’un programme plus large, soutenu par le gouvernement, visant à créer un réseau de lieux culturels connectés, accessibles aussi bien physiquement que virtuellement. Une manière de démocratiser l’accès à la culture, même dans les zones les plus reculées.
La montée en puissance des créateurs digitaux
Sur Instagram, TikTok ou YouTube, une nouvelle génération d’artistes béninois fait vibrer la toile. Ils sont vidéastes, illustrateurs, musiciens ou conteurs, et utilisent les réseaux sociaux pour revisiter les mythes fondateurs du pays.
« Je veux que les gens sachent que Mami Wata est bien plus qu’un mythe africain. C’est une figure puissante, féminine, et universelle », raconte Ayodélé, une influenceuse de 25 ans qui mêle animation 2D et narration traditionnelle dans ses vidéos virales.
Grâce au numérique, ces créateurs s’affranchissent des circuits classiques. Ils touchent un public jeune, connecté, avide de récits authentiques. Et surtout, ils redéfinissent ce que signifie être artiste au Bénin en 2024.
Des startups au service du patrimoine
Le secteur tech béninois n’est pas en reste. Plusieurs startups locales se sont spécialisées dans la valorisation du patrimoine culturel à travers les technologies émergentes.
Parmi elles, « Numheritage » propose des visites virtuelles de sites historiques en réalité virtuelle. L’application a déjà séduit plus de 80 000 utilisateurs en Afrique de l’Ouest. « Nous voulons que chaque Béninois puisse visiter les palais d’Abomey ou les temples de Ouidah, même s’il vit à Parakou ou à Malanville », explique son fondateur, Rodrigue Tchassakou.
D’autres entreprises développent des bases de données numériques des danses traditionnelles, des chants rituels ou des objets sacrés. Leur objectif : créer une mémoire vivante, accessible à tous, pour éviter que certaines pratiques ne disparaissent à jamais.
Un soutien politique assumé
Le gouvernement béninois, conscient du potentiel stratégique de la culture numérique, a intégré cette dimension dans son Plan d’Action Gouvernemental. Plus de 50 milliards de francs CFA ont été investis depuis 2018 dans les infrastructures culturelles et numériques.
« La culture est un levier de développement économique, mais aussi un outil de souveraineté », a déclaré le président Patrice Talon lors de l’inauguration du Musée de la Mémoire en 2023. « En maîtrisant nos récits, nous maîtrisons notre avenir. »
Des partenariats ont également été noués avec des géants du numérique comme Google Arts & Culture, qui a lancé une plateforme dédiée au Bénin, regroupant plus de 1 000 objets numérisés, des expositions virtuelles et des témoignages d’experts locaux.
Entre traditions vivantes et futur numérique
Cette transition numérique ne se fait pas sans défis. Certains gardiens des traditions s’inquiètent de voir des rituels sacrés exposés sur Internet. D’autres craignent une uniformisation de la culture, au détriment de sa diversité locale.
« Il faut trouver un équilibre entre respect des traditions et innovation », souligne le sociologue Théophile Zinsou. « Le numérique est un outil, pas une fin en soi. Il doit servir la transmission sans la trahir. »
Pour répondre à ces enjeux, des comités éthiques ont été mis en place, associant chefs traditionnels, artistes et experts du digital. Ensemble, ils définissent les limites de ce qui peut être partagé, et les conditions dans lesquelles le faire.
Le Bénin n’en est qu’au début de cette aventure. Mais déjà, le pays inspire ses voisins. Le Togo, le Ghana ou le Nigeria observent de près ce modèle hybride, où le passé éclaire le futur à travers l’écran d’un smartphone.
Et si, au fond, la vraie révolution culturelle ne venait pas de la Silicon Valley, mais des rues de Cotonou ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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