Au lever du jour, une brume épaisse s’élève au-dessus de la canopée du parc national de la Lopé. Les cris lointains des mandrills résonnent dans la forêt, tandis qu’un éléphant solitaire s’avance lentement vers la rivière. Ici, au cœur du Gabon, quelque chose d’essentiel est en train de se jouer. Une bataille silencieuse, mais cruciale, pour l’avenir de l’environnement mondial.
Un sanctuaire vert au cœur de l’Afrique
Avec 88 % de son territoire recouvert de forêts, le Gabon est l’un des pays les plus boisés de la planète. Ce petit État d’Afrique centrale abrite une biodiversité exceptionnelle : plus de 700 espèces d’oiseaux, des éléphants de forêt, des gorilles, des panthères et une flore encore largement inexplorée. En surface, le pays pourrait sembler préservé. Mais la réalité est plus complexe.
Le Gabon est considéré comme un “puits de carbone” naturel. Ses forêts absorbent chaque année environ 140 millions de tonnes de CO₂ — bien plus que ce que le pays émet. “C’est un des rares pays au monde à avoir un bilan carbone négatif”, explique Dr. Mireille Ndong, écologue à l’Université Omar Bongo. “Cela en fait un acteur stratégique dans la lutte contre le changement climatique.”
Mais cette richesse verte est aussi convoitée. Exploitation forestière, exploitation minière, expansion agricole : les pressions s’intensifient.
Une volonté politique affichée, mais fragile
Depuis deux décennies, le Gabon tente de se positionner comme un leader africain de la conservation. En 2002, le président Omar Bongo Ondimba crée 13 parcs nationaux couvrant 11 % du territoire. En 2010, son fils et successeur Ali Bongo lance un ambitieux plan “Gabon Vert”, visant à concilier développement économique et protection de l’environnement.
En 2021, le pays devient le premier en Afrique à recevoir des paiements internationaux pour ses efforts de réduction des émissions grâce à la préservation de ses forêts. La Norvège lui verse 17 millions de dollars dans le cadre de l’Initiative pour la forêt d’Afrique centrale (CAFI).
Mais ces engagements sont mis à l’épreuve. Après le coup d’État militaire d’août 2023, les incertitudes politiques pèsent sur la continuité des politiques environnementales. “Les engagements verts ne doivent pas être les premières victimes des bouleversements institutionnels”, alerte Jean-René Mbani, militant écologiste à Libreville.
Le dilemme des ressources naturelles
Le Gabon possède des réserves abondantes de manganèse, de pétrole et de bois précieux. Ces ressources représentent plus de 80 % des exportations du pays. “Le bois d’okoumé est notre or vert”, affirme un exploitant forestier de la région de Lambaréné. “Mais les quotas sont stricts. Le gouvernement veut éviter la surexploitation.”
Pourtant, la tentation est grande. Face à une population jeune, un chômage élevé et une économie dépendante du pétrole, l’exploitation des ressources naturelles reste une voie rapide vers la croissance. “C’est un équilibre difficile”, reconnaît Dr. Ndong. “Comment protéger la forêt tout en répondant aux besoins économiques urgents du pays ?”
Des scandales de coupes illégales ont récemment éclaté, notamment dans la province de l’Ogooué-Ivindo. Des entreprises asiatiques sont accusées de contourner les quotas et de corrompre des agents locaux. Le gouvernement promet des enquêtes, mais la confiance vacille.
Des communautés locales au cœur de la transition
Dans le village de Makokou, au nord-est du pays, les habitants vivent en bordure du parc national d’Ivindo. Depuis quelques années, ils participent à des projets d’écotourisme et de reboisement. “On a appris à faire du miel, à guider les touristes, à préserver les arbres”, raconte Élise, une habitante de 26 ans. “C’est notre forêt. On veut qu’elle reste vivante pour nos enfants.”
Ces initiatives, soutenues par des ONG et des institutions internationales, misent sur l’implication des communautés. Mais les résultats sont encore fragiles. Les revenus issus de l’écotourisme restent faibles, et la pandémie de COVID-19 a mis un coup d’arrêt brutal à de nombreux projets.
“Sans alternative économique crédible, la coupe de bois illégale restera une tentation”, prévient Bernard Obiang, coordinateur local d’un projet de conservation. “Il faut que les gens voient un futur dans la forêt, pas seulement du bois à vendre.”
La science au service de la forêt
À quelques kilomètres de la ville de Franceville, un centre de recherche attire l’attention des scientifiques du monde entier : l’Institut de Recherche en Écologie Tropicale (IRET). Là, des chercheurs gabonais et internationaux étudient les cycles du carbone, les migrations animales et les effets du changement climatique sur les écosystèmes forestiers.
“Nous avons installé plus de 50 capteurs dans la canopée pour mesurer la photosynthèse et la respiration des arbres”, explique le professeur Alain Koumba. “C’est une mine d’or scientifique. Le Gabon est une sentinelle du climat.”
Les données récoltées sont partagées avec des institutions comme la NASA ou le Centre Hadley au Royaume-Uni. Elles permettent d’affiner les modèles climatiques globaux. “Comprendre ce qui se passe ici, c’est comprendre ce qui attend le reste du monde”, insiste le professeur Koumba.
Un enjeu global, un avenir incertain
Le Gabon est à la croisée des chemins. Sa forêt est un trésor mondial, mais aussi un fardeau économique. Sa stabilité politique est fragile, mais son potentiel écologique est immense. Ses choix auront des répercussions bien au-delà de ses frontières.
“Ce pays peut devenir un modèle de développement durable en Afrique”, estime Anaïs Lefèvre, experte en politiques environnementales à l’ONU. “Mais il faut des investissements, de la transparence, et surtout, une volonté collective.”
Alors que les regards du monde se tournent vers les grandes conférences climatiques, le sort de millions d’hectares de forêt tropicale se joue peut-être ici, dans ce petit pays d’Afrique centrale. Et si la réponse à la crise climatique globale se trouvait, en partie, au cœur de la forêt gabonaise ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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