Le vent souffle fort sur la côte nord du Mozambique. À Palma, les palmiers frémissent, mais ce ne sont pas les rafales marines qui inquiètent les habitants. C’est le grondement lointain des machines, le ballet incessant des hélicoptères, et la promesse d’un avenir aussi brillant que fragile. Le gaz naturel, enfoui dans les profondeurs de l’océan Indien, attire les géants de l’énergie comme des papillons vers la lumière. Mais à quel prix ?
Une découverte qui change tout
En 2010, la société américaine Anadarko et l’italienne ENI annoncent une découverte majeure au large du bassin de Rovuma : plus de 180 milliards de mètres cubes de gaz naturel. Très vite, le Mozambique, pays parmi les plus pauvres du monde, se retrouve propulsé au centre des convoitises énergétiques mondiales.
« C’était comme si on avait trouvé un trésor sous nos pieds », se souvient João Matola, ancien ingénieur chez la compagnie nationale ENH. « On parlait déjà de faire du Mozambique le Qatar de l’Afrique. »
Les projets s’enchaînent : Mozambique LNG, Coral South FLNG, Rovuma LNG… Les investissements dépassent les 50 milliards de dollars. Les compagnies TotalEnergies, ExxonMobil, ENI et la China National Petroleum Corporation s’installent, transformant les villages côtiers en chantiers géants.
Des promesses d’or et de prospérité
Pour les autorités mozambicaines, le gaz est une opportunité historique. Le gouvernement mise sur une manne fiscale estimée à plus de 100 milliards de dollars sur trente ans. De quoi financer des routes, des hôpitaux, des écoles, et sortir des millions de personnes de la pauvreté.
« Le gaz est notre passeport pour le développement », déclarait en 2018 le président Filipe Nyusi. « Nous avons l’obligation morale de transformer cette richesse en bien-être pour notre peuple. »
Des plans ambitieux voient le jour : création de zones économiques spéciales, formation de milliers de techniciens locaux, construction d’infrastructures portuaires et d’usines de liquéfaction. À Maputo, l’enthousiasme est palpable. Les analystes parlent de croissance à deux chiffres et d’un Mozambique bientôt incontournable sur la scène énergétique mondiale.
Mais l’ombre grandit dans le nord
À mesure que les projets avancent, un autre phénomène émerge dans la province de Cabo Delgado : une insurrection armée. En 2017, un groupe islamiste local, Ansar al-Sunna, lance une série d’attaques contre des villages. Très vite, le conflit s’intensifie. En 2021, les insurgés prennent temporairement le contrôle de Palma, à quelques kilomètres des installations gazières.
« On a entendu des tirs toute la nuit. Le matin, tout le monde fuyait vers la mer », raconte Fatima, une habitante déplacée. « Les soldats étaient dépassés. Les insurgés étaient partout. »
Face à la menace, TotalEnergies suspend son projet phare, Mozambique LNG, estimé à 20 milliards de dollars. Des milliers d’ouvriers sont évacués. Le rêve gazier vacille.
Selon l’ONU, plus de 800 000 personnes ont été déplacées par le conflit, et plus de 4 000 tuées. Le lien entre l’insurrection et les projets gaziers reste flou, mais pour beaucoup, la ruée vers le gaz a exacerbé les tensions sociales, les frustrations locales et les inégalités.
Un développement qui exclut ?
Dans les villages de Cabo Delgado, nombreux sont ceux qui ne voient pas les retombées promises. Les terres ont été réquisitionnées, les pêcheurs déplacés, les emplois qualifiés souvent confiés à des expatriés.
« Ils ont pris notre plage, notre mer, et maintenant on ne peut même plus pêcher », déplore Manuel, pêcheur de Mocímboa da Praia. « Ils disent que c’est pour le bien du pays, mais nous, on ne voit rien. »
Des ONG dénoncent un modèle de développement extractiviste, centré sur l’exportation et peu soucieux des communautés locales. En 2022, un rapport d’Amnesty International pointait du doigt des expulsions forcées, des compensations insuffisantes et un manque de transparence dans la gestion des revenus gaziers.
Le gouvernement, de son côté, affirme avoir tiré les leçons des erreurs passées. Un fonds souverain a été créé en 2023 pour gérer les revenus du gaz de manière équitable et durable. Mais la méfiance persiste.
Les géants de l’énergie sous pression
Face à l’instabilité, les compagnies pétrolières adaptent leur stratégie. ENI a lancé en 2022 la production de gaz liquéfié via une plateforme flottante, Coral Sul FLNG, située à 80 km au large, loin des zones de conflit. Une première en Afrique.
« C’est une solution innovante et plus sûre dans le contexte actuel », explique un cadre d’ENI sous couvert d’anonymat. « On peut produire sans dépendre de l’infrastructure terrestre. »
TotalEnergies, de son côté, a annoncé vouloir reprendre ses activités en 2024, après avoir renforcé la sécurité avec l’aide des forces rwandaises et du bloc régional SADC. Mais les ONG s’inquiètent d’une militarisation croissante de la région, au détriment des civils.
« Le gaz ne doit pas devenir un prétexte pour justifier des violations des droits humains », avertit Maria Tavares, juriste mozambicaine. « Il faut un équilibre entre sécurité, développement et justice sociale. »
Un avenir incertain, entre espoir et tension
Le Mozambique est aujourd’hui à la croisée des chemins. Le potentiel gazier est immense : le pays pourrait devenir le quatrième exportateur mondial de gaz liquéfié d’ici 2030. Mais les défis sont tout aussi colossaux : insécurité persistante, corruption, inégalités, dépendance aux marchés internationaux.
La transition énergétique mondiale ajoute une pression supplémentaire. Alors que l’Europe cherche des alternatives au gaz russe, le Mozambique devient un fournisseur stratégique. Mais à long terme, le monde s’éloigne des énergies fossiles. Le pari du gaz est donc aussi un pari sur le temps.
« Nous avons une fenêtre de dix à quinze ans pour transformer cette richesse en développement réel », estime Celso Correia, ministre de l’Agriculture. « Après, il sera peut-être trop tard. »
Dans les rues de Pemba, la capitale régionale, les enfants jouent entre les carcasses de camions abandonnés. Le gaz est là, quelque part sous la mer. Mais pour beaucoup, il reste une promesse lointaine, presque irréelle.
Le Mozambique saura-t-il dompter cette richesse sans se perdre dans ses flammes ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















Laisser un commentaire