Le vent souffle fort sur la Langue de Barbarie. Les vagues s’écrasent contre les maisons en tôle, emportant parfois un pan de mur, un souvenir, une vie. À Saint-Louis, l’eau ne frappe plus à la porte : elle entre sans prévenir. Depuis des années, la mer grignote la ville historique, joyau du patrimoine mondial, comme si elle voulait l’engloutir lentement, inexorablement.
Une ville entre ciel, fleuve et océan
Fondée en 1659 sur une île étroite entre le fleuve Sénégal et l’océan Atlantique, Saint-Louis fut la première capitale de l’Afrique occidentale française. Son architecture coloniale, ses balcons en fer forgé, ses ruelles sablonneuses en font un lieu chargé d’histoire et de mémoire. Mais cette position géographique, autrefois stratégique, est devenue une malédiction.
« Nous vivons entre deux eaux. Quand le fleuve déborde, il inonde les terres. Quand l’océan avance, il les emporte », raconte Fatou Ndiaye, institutrice dans le quartier de Guet Ndar. Ce quartier de pêcheurs, coincé sur la Langue de Barbarie, est l’un des plus exposés à l’érosion côtière.
Depuis 1950, le niveau de la mer a augmenté de plus de 20 centimètres au large du Sénégal. D’ici 2100, il pourrait monter de 80 centimètres supplémentaires, selon le GIEC. À Saint-Louis, cela signifie que près de 80 % de la ville pourrait être submergée à long terme.
La brèche de 2003 : une blessure ouverte
En octobre 2003, pour éviter une crue du fleuve Sénégal, les autorités décident d’ouvrir une brèche artificielle dans la Langue de Barbarie. Large de 4 mètres à l’origine, elle s’est élargie à plus de 7 kilomètres aujourd’hui. Une ouverture qui a changé à jamais l’équilibre naturel de la région.
« C’est comme si on avait scié la branche sur laquelle on était assis », soupire Mamadou Diop, ancien ingénieur hydraulicien. « La brèche a accéléré l’érosion. Chaque année, la mer avance de plusieurs mètres. Des centaines de maisons ont été englouties. »
Selon les données de l’ONG Wetlands International, plus de 4 000 personnes ont été déplacées depuis l’ouverture de la brèche. Beaucoup vivent aujourd’hui dans des camps temporaires, comme celui de Khar Yalla, au nord de la ville.
Des familles déracinées, une identité en péril
À Khar Yalla, les tentes en toile s’alignent sur le sable brûlant. Il n’y a ni arbres, ni ombre, ni mer. Pour les pêcheurs de Guet Ndar, c’est un exil intérieur. « Ici, je me sens mort », confie Ibrahima Sow, 52 ans, pêcheur depuis l’adolescence. « Je ne vois plus l’océan. Je ne sens plus le sel dans l’air. »
La mer ne leur a pas seulement pris leur maison. Elle a emporté leur mode de vie. Les pirogues sont restées là-bas, sur la côte. Les enfants ne vont plus à l’école. Les femmes peinent à vendre du poisson qu’on ne pêche plus. Le tissu social se délite.
« On nous a arrachés à notre histoire », dit Aminata Ba, sociologue à l’université Gaston Berger. « À Saint-Louis, la mer est une mémoire vivante. En la perdant, on perd une part de nous-mêmes. »
Des solutions qui peinent à contenir la mer
Face à la menace, les autorités sénégalaises ont lancé plusieurs projets de protection côtière. Des digues en blocs de roche ont été érigées, des plantations de filaos tentent de fixer le sable. En 2018, un projet financé par la Banque mondiale a permis de reloger près de 1 000 familles dans des logements sociaux.
Mais ces mesures restent ponctuelles, souvent insuffisantes. « La mer est plus forte que nos murs », affirme Cheikh Fall, chef de chantier sur la digue de Goxu Mbath. « Chaque saison des pluies, on recommence. »
Le coût de la protection de Saint-Louis est estimé à plus de 200 millions d’euros sur les vingt prochaines années. Une somme colossale pour un pays où les priorités sont nombreuses. Et pendant ce temps, la mer continue son travail de sape, centimètre par centimètre.
Un laboratoire du changement climatique
Saint-Louis est aujourd’hui considérée comme l’une des villes les plus menacées d’Afrique par la montée des eaux. L’UNESCO, qui l’a inscrite au patrimoine mondial en 2000, tire régulièrement la sonnette d’alarme. En 2022, elle a même évoqué la possibilité de la classer en péril.
« Ce qui se passe ici est un avertissement pour le monde entier », souligne Marie-Claire Dubois, experte en climat à l’UNEP. « Saint-Louis est un laboratoire à ciel ouvert des effets du changement climatique. Si on ne parvient pas à la sauver, d’autres villes suivront. »
En Afrique, plus de 100 millions de personnes vivent à moins de 10 mètres du niveau de la mer. Lagos, Abidjan, Dar es Salaam, Le Cap… Toutes sont concernées. Saint-Louis, en première ligne, pourrait bien être le miroir d’un avenir proche.
Espoirs, résistances et mémoire
Malgré tout, la ville résiste. Chaque matin, les pêcheurs de Guet Ndar mettent leur pirogue à l’eau. Les femmes fument le poisson comme leurs mères avant elles. Les enfants jouent dans le sable, insouciants du danger qui rôde. Il y a dans cette ville une résilience têtue, presque poétique.
« On ne partira pas », affirme Khady Fall, mère de six enfants. « C’est ici que nos ancêtres sont enterrés. C’est ici que nos enfants doivent vivre. »
Des artistes, des chercheurs, des militants s’organisent pour documenter, alerter, préserver. Des projets de tourisme durable voient le jour. Des expositions racontent la mémoire des quartiers disparus. Saint-Louis devient aussi un lieu de réflexion sur la mémoire, la perte et l’adaptation.
Alors que les vagues continuent de frapper les rives, une question demeure : combien de temps encore Saint-Louis pourra-t-elle tenir ? Et surtout, que sommes-nous prêts à faire pour que son histoire ne soit pas engloutie à jamais ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.
















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