À la tombée du jour, les grues s’activent encore sur le port de Lomé. Les conteneurs s’empilent, les camions défilent, les lumières percent la brume salée du golfe de Guinée. Quelque chose est en train de changer. Discrètement, mais irrésistiblement, certaines villes africaines se transforment en centres névralgiques du commerce mondial. Des hubs logistiques où tout converge, tout transite, tout s’accélère.
Une géographie qui redessine les flux
Longtemps considérée comme périphérique dans les échanges mondiaux, l’Afrique voit aujourd’hui ses lignes bouger. La croissance démographique, les investissements massifs en infrastructures et l’essor du commerce intra-africain bousculent les cartes. Et certaines villes, stratégiquement situées, émergent comme des plaques tournantes régionales.
« Nous avons compris que notre position géographique est un atout, pas une fatalité », explique Aminata Diop, urbaniste à Dakar. « En renforçant nos ports, nos routes et nos plateformes logistiques, nous devenons un pont entre continents. »
Le corridor Abidjan-Lagos, long de près de 1 000 km, concentre à lui seul plus de 75 millions d’habitants et génère 60 % du PIB de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Cette densité urbaine, couplée à la proximité maritime, attire les géants du transport et de la distribution.
Lomé, la discrète qui monte
Peu médiatisée, la capitale togolaise s’est pourtant imposée comme un acteur logistique majeur en Afrique de l’Ouest. Son port en eau profonde, modernisé en 2014, fonctionne 24h/24 et accueille des navires de plus de 300 mètres de long. Il est aujourd’hui le seul port en eau profonde de la sous-région à ne pas être entravé par des bancs de sable ou des marées capricieuses.
Avec plus de 1,6 million d’EVP (équivalents vingt pieds) traités en 2023, Lomé dépasse désormais ses voisins historiques comme Cotonou ou même Abidjan. Le port est devenu un hub de transbordement pour la région, desservant le Burkina Faso, le Niger et le Mali.
« Avant, nos marchandises mettaient des semaines à arriver. Aujourd’hui, elles passent par Lomé et arrivent en quelques jours », témoigne Ibrahim Traoré, importateur à Ouagadougou. « C’est une révolution silencieuse. »
Nairobi, au cœur des échanges est-africains
À des milliers de kilomètres de là, Nairobi s’impose comme la porte d’entrée de l’Afrique de l’Est. Reliée au port de Mombasa par une ligne ferroviaire moderne, la Standard Gauge Railway, la capitale kényane attire entrepôts, centres de distribution et sièges régionaux de multinationales.
Amazon, Maersk, DHL : tous y ont désormais une base. Le Nairobi Inland Container Depot, immense plateforme logistique située au sud de la ville, traite plus de 500 000 conteneurs par an. Il permet de désengorger Mombasa tout en rapprochant les marchandises des zones de consommation.
« Nairobi est devenue un nœud logistique incontournable », affirme Joseph Mutua, consultant en supply chain. « Elle connecte non seulement le Kenya, mais aussi l’Ouganda, le Rwanda, le Soudan du Sud et même l’est de la RDC. »
Le Caire, carrefour entre l’Afrique et le Moyen-Orient
Depuis les rives du Nil, Le Caire regarde vers l’Afrique, mais aussi vers l’Asie et l’Europe. Sa position unique, à la croisée du canal de Suez et des routes commerciales anciennes, en fait un hub naturel. Et l’Égypte ne s’y est pas trompée.
La zone économique du canal de Suez, lancée en 2015, attire des milliards de dollars d’investissements. Plus de 2 000 entreprises y sont déjà implantées, dont beaucoup dans la logistique, la fabrication et l’exportation. Le nouveau port d’Ain Sokhna, à 120 km à l’est du Caire, est en passe de devenir l’un des plus importants du continent.
« Nous ne sommes plus seulement un pays de transit », souligne Nour El-Din Hassan, directeur logistique pour une entreprise textile. « Nous sommes un point de transformation, d’assemblage et de redistribution. »
Johannesburg, l’épine dorsale du sud
Dans le sud du continent, Johannesburg joue un rôle central. Sans accès direct à la mer, la ville a pourtant su s’imposer comme un hub logistique terrestre de premier plan. Son réseau autoroutier, ferroviaire et aérien est le plus dense d’Afrique.
Le terminal de fret de l’aéroport OR Tambo est le plus actif du continent, avec plus de 400 000 tonnes de marchandises traitées chaque année. De là, les produits sont redistribués vers tout le sud de l’Afrique, notamment le Botswana, la Namibie, le Zimbabwe et le Mozambique.
« Joburg, c’est notre plaque tournante », explique Sipho Mthembu, directeur logistique d’un distributeur sud-africain. « Tout passe par ici. C’est notre Rotterdam à nous. »
La bataille des infrastructures
Mais cette montée en puissance des hubs africains ne se fait pas sans défis. Les infrastructures doivent suivre. Routes dégradées, ports saturés, procédures douanières lentes : autant d’obstacles qui freinent encore le potentiel logistique du continent.
Selon la Banque africaine de développement, l’Afrique a besoin de 130 à 170 milliards de dollars par an pour combler son déficit en infrastructures. Et pourtant, les projets se multiplient. Le port de Lekki au Nigeria, inauguré en 2023, est le plus grand port en eau profonde d’Afrique de l’Ouest. Le Kenya prévoit d’étendre son réseau ferroviaire jusqu’à Kisumu, sur le lac Victoria. Et l’Union africaine pousse pour une harmonisation des procédures douanières à travers la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).
« Le potentiel est énorme, mais il faut une vision à long terme », avertit Fatou Bamba, économiste spécialisée en commerce régional. « Un hub logistique ne se construit pas seulement avec du béton. Il faut aussi de la fluidité, de la confiance et de la coopération. »
Alors que les flux mondiaux se réorganisent, que les chaînes d’approvisionnement cherchent de nouvelles routes, l’Afrique pourrait bien devenir un maillon central. Mais la course est lancée, et seuls les plus agiles, les plus connectés, les plus audacieux, tireront leur épingle du jeu.
Et si le prochain centre névralgique de la logistique mondiale ne se trouvait ni à Shanghai, ni à Rotterdam, mais quelque part entre Lomé et Nairobi ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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