À l’aube, une brume épaisse s’élève au-dessus de la canopée gabonaise. Des cris d’oiseaux percent le silence, tandis que des silhouettes furtives se déplacent entre les troncs d’okoumé centenaires. Ici, au cœur de l’une des dernières grandes forêts primaires d’Afrique, une bataille silencieuse se joue : exploiter sans détruire, valoriser sans effacer. Le Gabon, riche de ses 88 % de couverture forestière, tente de prouver qu’une autre voie est possible.
Un trésor vert au cœur de l’Afrique centrale
Le Gabon est souvent décrit comme un sanctuaire écologique. Sur ses 267 000 km², plus de 220 000 sont recouverts de forêts équatoriales. Ces espaces abritent plus de 11 000 espèces végétales et animales, dont certaines, comme le gorille des plaines ou l’éléphant de forêt, sont aujourd’hui menacées ailleurs sur le continent.
« Quand on entre dans la forêt gabonaise, on sent qu’on est dans un monde encore intact », confie Léon Moussavou, botaniste à l’Université Omar Bongo. « Mais cette richesse attire aussi les convoitises. »
Depuis les années 2000, le pays mise sur une stratégie de développement durable pour éviter le piège d’une exploitation aveugle. Le gouvernement a ainsi classé 13 parcs nationaux couvrant 11 % du territoire, tout en s’engageant à concilier économie forestière et préservation de la biodiversité.
Une filière bois en pleine mutation
Longtemps dominée par l’exportation de grumes, la filière bois gabonaise connaît un tournant depuis l’interdiction de l’export brut en 2010. L’objectif : transformer localement, créer de la valeur et maîtriser les impacts sur l’environnement.
« Avant, les camions partaient pleins de troncs, et c’est tout. Aujourd’hui, on a des usines, des emplois, une vraie chaîne de valeur », explique Jean-Claude Nguema, directeur d’une scierie à Port-Gentil. « Mais cela demande aussi plus de rigueur dans la gestion des forêts. »
Le Gabon est l’un des rares pays africains à exiger que toutes les concessions forestières soient certifiées FSC (Forest Stewardship Council) d’ici 2025. Cette norme internationale garantit une exploitation respectueuse des écosystèmes et des communautés locales. En 2023, plus de 2,8 millions d’hectares de forêts gabonaises étaient déjà certifiés.
Des technologies au service de la conservation
Surveillance par satellite, drones, capteurs acoustiques… Le Gabon n’hésite pas à recourir aux outils les plus modernes pour surveiller ses forêts. Le programme national d’observation de la biodiversité, lancé en partenariat avec le Smithsonian Institute, permet de suivre en temps réel l’évolution des espèces et des habitats.
« On peut détecter un abattage illégal ou une intrusion en moins de 24 heures », affirme Marie Ndong, ingénieure en télédétection. « Cela change complètement notre capacité à réagir. »
En parallèle, des bases de données génétiques sont constituées pour mieux comprendre les dynamiques écologiques. Des pièges photographiques capturent des images rares de panthères, de mandrills ou de pangolins, témoins discrets d’un monde encore préservé.
Les communautés au cœur du modèle
Mais préserver la forêt ne peut se faire sans ceux qui y vivent. Plus de 300 000 Gabonais dépendent directement des ressources forestières pour se nourrir, se soigner ou construire. Intégrer les communautés locales dans les projets de valorisation est devenu une priorité.
Dans le village de Minvoul, près de la frontière camerounaise, un projet d’écotourisme a vu le jour en 2018. « On accueille des visiteurs, on leur fait découvrir notre forêt, nos plantes médicinales, nos danses traditionnelles », raconte Odette Mba, guide locale. « Cela nous donne une raison de protéger, pas de fuir. »
Des coopératives de femmes transforment également des produits forestiers non ligneux – miel, noix, écorces – en articles de valeur. Ces initiatives, soutenues par des ONG et des bailleurs internationaux, montrent que la forêt peut être une source de richesse durable, sans passer par la déforestation.
Le carbone, nouvel or vert du Gabon
En 2021, le Gabon est devenu le premier pays africain à recevoir un paiement international pour ses efforts de réduction des émissions liées à la déforestation. Grâce à une politique stricte de conservation, le pays a évité l’émission de 90 millions de tonnes de CO₂ en dix ans, selon les Nations Unies.
« Le monde commence à comprendre que nos forêts ont une valeur bien au-delà du bois », souligne Lee White, ministre gabonais de l’Environnement. « Elles stockent du carbone, régulent le climat, purifient l’eau. Et cela mérite une reconnaissance financière. »
Le Gabon mise désormais sur le marché du carbone pour financer ses politiques environnementales. Une stratégie qui pourrait rapporter jusqu’à 150 millions de dollars par an si les crédits carbone sont bien valorisés sur les marchés internationaux.
Un équilibre fragile, mais porteur d’espoir
Rien n’est gagné. Les pressions économiques, la corruption, les intérêts privés continuent de menacer l’équilibre fragile entre exploitation et conservation. Des coupes illégales sont encore signalées, parfois dans des zones protégées. Et le défi de la transparence reste immense.
Mais le Gabon avance, pas à pas, dans une direction que peu de pays ont osé emprunter. Il montre qu’il est possible de faire de la forêt un moteur de développement, sans la réduire en cendres.
« Ce que nous faisons ici, c’est peut-être l’un des plus grands paris pour l’avenir de l’Afrique », souffle Léon Moussavou. « Si on réussit, cela peut changer la donne pour tout le continent. »
Alors, la forêt gabonaise deviendra-t-elle le modèle d’un développement harmonieux entre l’homme et la nature ? Ou cédera-t-elle aux sirènes d’un progrès à court terme ? Le murmure des arbres, lui, continue de veiller.

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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