Quand il a ouvert les volets de sa chambre d’hôtes à Tozeur, Karim n’imaginait pas que les palmiers centenaires qui bordaient l’oasis seraient menacés par l’afflux de visiteurs. Aujourd’hui, il se demande si le tourisme qui fait vivre sa région ne risque pas de la détruire.
Un modèle à bout de souffle
Depuis les années 1970, la Tunisie s’est imposée comme une destination phare du tourisme balnéaire en Méditerranée. Avec plus de 9 millions de visiteurs en 2019, le pays a longtemps misé sur les plages de Hammamet, les complexes hôteliers de Djerba et les circuits organisés dans le désert.
Mais ce modèle, centré sur le tout-inclus et les grands tours opérateurs européens, montre aujourd’hui ses limites. “On a construit des hôtels à la chaîne sans penser à l’environnement ni aux communautés locales”, regrette Fatma Ben Amor, urbaniste et militante écologiste à Sousse. “Résultat : des plages bétonnées, des nappes phréatiques surexploitées, et une économie qui profite peu aux Tunisiens.”
Les crises successives – révolution de 2011, attentats de 2015, pandémie de COVID-19 – ont fragilisé un secteur déjà vulnérable. Et elles ont révélé une urgence : repenser le tourisme tunisien pour le rendre plus résilient, plus équitable, et surtout, plus durable.
La montée d’un tourisme alternatif
Dans les ruelles de la médina de Tunis, de jeunes entrepreneurs réinventent la manière de voyager. Hébergements écoresponsables, circuits culturels hors des sentiers battus, ateliers artisanaux : une nouvelle génération mise sur l’authenticité et le respect des territoires.
“Nos clients ne veulent plus juste bronzer au bord d’une piscine”, explique Leïla Gharbi, fondatrice de l’agence Darja Voyages. “Ils veulent comprendre, rencontrer, apprendre. Et surtout, laisser une empreinte positive.”
À Matmata, un village troglodyte du sud, des familles rouvrent leurs maisons creusées dans la roche pour accueillir des visiteurs curieux de modes de vie ancestraux. À Kairouan, des coopératives de femmes proposent des stages de tissage et de cuisine traditionnelle. Ces initiatives, encore modestes, séduisent un public en quête de sens.
Selon une étude de l’Observatoire du Tourisme Tunisien, 63 % des voyageurs interrogés en 2023 déclaraient vouloir privilégier des expériences responsables et locales. Un chiffre en forte hausse par rapport à 2018.
Des oasis sous pression
Mais dans certaines régions, l’urgence est palpable. À Nefta, aux portes du désert, l’oasis peine à survivre face à la multiplication des hôtels et des tournages de films. “L’eau est notre or”, soupire Ahmed, agriculteur de 62 ans. “Mais elle part pour les piscines des touristes, pas pour nos palmiers.”
La surexploitation des ressources hydriques est l’un des enjeux majeurs du tourisme tunisien. Dans le sud, certaines nappes phréatiques mettent des siècles à se renouveler. L’irrigation intensive, couplée à la hausse des températures, menace l’équilibre millénaire des palmeraies.
Des projets pilotes tentent de concilier activité touristique et préservation. À Chenini, un village berbère perché sur une crête, un écolodge fonctionne à l’énergie solaire et recycle ses eaux usées pour arroser un jardin communautaire. “On montre qu’un autre modèle est possible”, affirme son propriétaire, Mourad Hédi. “Mais il faut du soutien, des formations, des lois claires.”
Un cadre réglementaire en mutation
Face à ces défis, les autorités tunisiennes ont amorcé une transition. En 2022, un Plan National pour un Tourisme Durable a été lancé, avec l’appui de l’Union européenne. Objectif : réduire l’empreinte écologique du secteur, valoriser le patrimoine culturel, et renforcer l’implication des communautés locales.
Parmi les mesures envisagées : la certification environnementale des établissements, l’interdiction de construire dans certaines zones sensibles, ou encore la création de circuits écotouristiques labellisés. Mais la mise en œuvre reste lente.
“Il y a une vraie volonté politique, mais peu de moyens”, analyse Youssef Daghfous, chercheur en économie du tourisme. “Et surtout, des résistances de la part des grands acteurs du secteur, qui craignent de perdre leurs avantages.”
Le ministère du Tourisme prévoit toutefois d’allouer 30 % des nouvelles aides publiques à des projets durables d’ici 2025. Un signal encourageant, mais qui devra s’accompagner d’un changement de mentalité plus profond.
Les jeunes, moteurs du changement
Dans les universités tunisiennes, les étudiants en tourisme ne rêvent plus de carrières dans les resorts de luxe. “Je veux créer une ferme pédagogique ouverte aux voyageurs”, confie Ines, 23 ans, étudiante à l’Institut supérieur du tourisme de Tozeur. “Mon but, c’est d’éduquer, pas de vendre du soleil.”
Des incubateurs soutenus par des ONG locales accompagnent ces jeunes porteurs de projets. À Nabeul, le programme “Tourism Lab” a permis à 18 start-ups de voir le jour en deux ans, autour de thématiques comme l’agritourisme, l’artisanat ou la mobilité douce.
Ces initiatives, souvent portées par des femmes, redessinent les contours d’un tourisme plus inclusif. “On n’attend plus que le changement vienne d’en haut”, affirme Rim, fondatrice d’un café culturel à Mahdia. “On construit notre propre vision du tourisme, à notre échelle.”
Un équilibre encore fragile
Malgré ces signaux positifs, la route vers un tourisme durable reste semée d’embûches. Le poids du secteur dans l’économie – près de 14 % du PIB – rend toute transformation complexe. Et la tentation de relancer le tourisme de masse après la crise du COVID-19 est forte.
Pourtant, les Tunisiens semblent de plus en plus conscients des enjeux. “On ne peut pas continuer comme avant”, résume Karim, l’hôte de Tozeur. “Si on tue notre environnement, on tue aussi notre avenir.”
Alors que les plages se remplissent à nouveau et que les souks retrouvent leur effervescence, une question demeure : la Tunisie saura-t-elle concilier accueil des voyageurs et respect de ses terres ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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