Dans une salle poussiéreuse de Douala, des dossiers s’empilent sur une table bancale. Ils racontent tous la même histoire : des projets ambitieux d’intégration régionale, restés en suspens. Pourtant, au cœur de l’Afrique centrale, une question obsède les dirigeants, les économistes et les citoyens : pourquoi une région si riche peine-t-elle encore à s’unir ?
Un potentiel immense, mais morcelé
L’Afrique centrale, avec ses onze pays et près de 180 millions d’habitants, regorge de ressources naturelles. Pétrole, uranium, bois, minerais rares : la région est un véritable coffre-fort. Pourtant, elle reste l’une des zones les moins intégrées du continent.
« Nous avons tout pour réussir », soupire Marc Nguema, économiste gabonais. « Mais chaque pays avance seul, comme si l’autre était un concurrent, pas un partenaire. »
La Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC) et la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) existent depuis des décennies. Mais leur efficacité reste limitée. Les barrières douanières persistent. Les infrastructures sont peu connectées. Et les échanges intra-régionaux ne représentent que 3 % du commerce total de la région, contre plus de 15 % en Afrique de l’Ouest.
Des frontières qui freinent plus qu’elles ne protègent
Sur la route entre le Cameroun et le Tchad, les camions peuvent attendre plusieurs jours pour franchir les postes-frontières. Les contrôles sont lents, les frais imprévisibles. « Parfois, on me demande de payer trois fois pour le même chargement », raconte Issa, un transporteur tchadien. « C’est comme si on ne voulait pas qu’on circule. »
Les frontières, censées protéger, deviennent des murs. Elles ralentissent les flux de marchandises, mais aussi les idées, les compétences, les investissements. Et elles alimentent la méfiance entre voisins.
Selon un rapport de la Banque africaine de développement, les coûts logistiques dans la région sont parmi les plus élevés du continent. En moyenne, transporter une tonne de marchandises sur 100 km coûte 30 % de plus en Afrique centrale qu’en Afrique australe.
Le piège de la dépendance aux matières premières
La richesse de l’Afrique centrale est aussi sa faiblesse. La plupart des pays dépendent fortement de l’exportation de matières premières, souvent vers l’Europe ou la Chine. Le commerce intra-régional est faible, car les économies ne sont pas complémentaires.
« Nous vendons tous les mêmes choses à l’extérieur, mais nous n’achetons presque rien entre nous », explique Clarisse Bongo, analyste à Libreville. « Il n’y a pas de chaîne de valeur régionale. Pas d’industrie commune. »
Cette dépendance rend les économies vulnérables aux chocs extérieurs. La chute des prix du pétrole en 2014 a plongé plusieurs pays dans la crise. Une intégration plus poussée permettrait de diversifier les économies, de créer des emplois, et de renforcer la résilience collective.
Des institutions régionales en quête de crédibilité
La CEMAC, qui regroupe six pays partageant le franc CFA, peine à imposer des règles communes. Les décisions sont souvent bloquées par des intérêts nationaux divergents. « C’est une intégration de façade », tranche un diplomate basé à Bangui. « Les chefs d’État se réunissent, signent des accords, mais sur le terrain, rien ne change. »
La libre circulation des personnes, par exemple, est théoriquement en vigueur depuis 2017. En pratique, de nombreux citoyens continuent de se faire refouler aux frontières. Et les visas restent une réalité pour beaucoup.
« J’ai été arrêté à l’aéroport de Brazzaville alors que je venais de Kinshasa », raconte Paul, un étudiant congolais. « On m’a dit que mon passeport n’était pas suffisant. Pourtant, c’est le même pays, non ? »
La méfiance entre États, les tensions politiques et les conflits internes freinent la coopération. Sans volonté politique forte, les institutions régionales restent impuissantes.
Les jeunes, moteurs d’une intégration par le bas
Malgré les blocages institutionnels, une autre forme d’intégration émerge. Informelle, souterraine, mais bien réelle. Elle est portée par les jeunes, les entrepreneurs, les artistes, les commerçants.
« Sur Instagram, je vends mes vêtements à des clients au Gabon, au Congo, en Centrafrique », raconte Mireille, une créatrice de mode camerounaise. « Je n’ai pas besoin de visa pour ça. Juste d’un bon réseau. »
Les réseaux sociaux, les plateformes numériques, les services de paiement mobile contournent les frontières. Ils créent des liens, des échanges, des communautés régionales. Et ils montrent que l’intégration peut aussi venir d’en bas, sans attendre les décisions des sommets politiques.
Les diasporas jouent également un rôle clé. Présentes dans toutes les capitales de la région, elles tissent des ponts humains et économiques. Elles investissent, créent des entreprises, partagent des idées. Et elles rêvent d’un espace régional plus fluide, plus uni.
Un réveil possible, mais à quel prix ?
Les crises récentes – pandémie, instabilité politique, changement climatique – rappellent l’urgence de repenser la coopération régionale. L’Afrique centrale ne pourra relever seule les défis du XXIe siècle. Elle doit s’unir pour peser, pour innover, pour résister.
Des initiatives récentes montrent une prise de conscience. En 2023, la CEEAC a lancé un plan d’investissement dans les infrastructures régionales. Le projet de corridor Douala-Bangui-N’Djamena avance lentement, mais avance. Et des discussions sur une monnaie unique réapparaissent timidement.
Mais les obstacles restent nombreux. Et la question demeure : les dirigeants auront-ils le courage de dépasser les égoïsmes nationaux ? Les peuples auront-ils la patience d’attendre des résultats tangibles ?
« L’intégration, ce n’est pas une option », affirme Joséphine Ndong, sociologue équato-guinéenne. « C’est une nécessité. Mais elle ne viendra que si nous la réclamons, si nous la construisons, chaque jour. »
Alors que les regards se tournent vers d’autres régions du continent, plus dynamiques, l’Afrique centrale est à la croisée des chemins. Et si le véritable moteur de l’intégration n’était ni les traités ni les sommets, mais la volonté silencieuse des peuples ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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