Dans les collines rouges de l’Ouest camerounais, une odeur douce-amère flotte dans l’air. Ce n’est pas seulement l’arôme du cacao fraîchement fermenté. C’est aussi celui d’un combat silencieux, mené loin des projecteurs, dans les plantations, les coopératives et les ports. Un combat pour que le cacao camerounais ne soit plus seulement vendu, mais reconnu. Car derrière chaque fève, il y a une histoire de qualité, de fierté, et d’avenir.
Un géant discret du cacao
Le Cameroun est le cinquième producteur de cacao en Afrique, derrière la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Nigeria et le Cameroun. En 2023, le pays a produit près de 300 000 tonnes de cacao, selon les chiffres du Conseil Interprofessionnel du Cacao et du Café (CICC). Une performance honorable, mais qui cache une réalité plus complexe.
« Nous avons le potentiel d’être une référence mondiale », affirme Jean-Baptiste Mbarga, expert en agroéconomie basé à Yaoundé. « Mais trop souvent, notre cacao est vendu comme un produit de masse, sans mise en valeur de sa qualité intrinsèque. »
Le cacao camerounais, en grande partie cultivé dans les régions du Centre, du Sud-Ouest et de l’Est, souffre d’un manque de standardisation. Les fèves sont souvent mélangées sans distinction de variété ni de méthode de fermentation. Résultat : le pays peine à se positionner sur les marchés haut de gamme, où la qualité fait toute la différence.
La fermentation, un art négligé
Au cœur du problème, un mot revient sans cesse : la fermentation. C’est cette étape cruciale qui révèle les arômes du cacao, qui transforme une simple graine en une fève aux notes florales, fruitées ou boisées. Mais au Cameroun, cette étape est souvent bâclée.
« On veut aller vite, on manque de formation, et parfois, on vend les fèves sans même les avoir correctement séchées », explique Rosine Nguimatsa, productrice dans la région de Bafia. « Pourtant, quand on fait bien les choses, les résultats sont incroyables. »
Des initiatives locales tentent de changer la donne. Des coopératives comme ChocoCAM ou la Société Coopérative Agricole du Centre (SCAC) forment les producteurs aux bonnes pratiques de fermentation et de séchage. Elles introduisent aussi des équipements simples, comme des caisses en bois pour une fermentation homogène, ou des séchoirs solaires pour préserver les arômes.
Ces efforts commencent à porter leurs fruits. En 2022, un lot de cacao camerounais a été classé parmi les 50 meilleurs du monde lors du concours international Cocoa of Excellence, à Paris. Une première qui a fait naître beaucoup d’espoir.
Le défi de la traçabilité
Mais la qualité ne suffit pas. Sur les marchés internationaux, notamment en Europe, les acheteurs exigent aujourd’hui de la traçabilité. Ils veulent savoir d’où vient le cacao, comment il a été cultivé, par qui, et dans quelles conditions.
« Sans traçabilité, on est hors-jeu », tranche Paulin Ndongo, responsable qualité chez un exportateur basé à Douala. « Les grandes marques de chocolat ne veulent plus de cacao anonyme. Elles veulent des histoires, des visages, des engagements. »
Pour répondre à cette demande, le Cameroun a lancé en 2021 un système de certification électronique des lots de cacao. Chaque sac est désormais étiqueté avec un code unique, permettant de remonter jusqu’au producteur. Ce système, encore en phase de déploiement, suscite à la fois espoir et scepticisme.
« C’est une bonne idée, mais il faut que ça fonctionne sur le terrain », tempère Rosine Nguimatsa. « Beaucoup de producteurs n’ont pas accès à Internet ni aux outils numériques. »
Entre cacao de masse et cacao de spécialité
Le marché mondial du cacao est divisé en deux segments : le cacao de masse, utilisé pour la grande distribution, et le cacao de spécialité, destiné aux chocolatiers artisanaux ou aux marques premium. Le premier représente plus de 90 % des volumes, mais avec des prix volatils et des marges faibles. Le second, bien plus rémunérateur, reste difficile d’accès.
« Un cacao de spécialité peut se vendre jusqu’à trois fois plus cher qu’un cacao standard », souligne Jean-Baptiste Mbarga. « Mais il faut une qualité irréprochable, une histoire forte, et une régularité dans les livraisons. »
Quelques pionniers camerounais ont réussi à franchir cette barrière. C’est le cas de la marque « Le Bon Cacao », fondée par un jeune entrepreneur de Douala, qui exporte des fèves fermentées à 72 heures vers des chocolatiers belges et japonais. Ou encore de la coopérative de Nkolbisson, qui a signé un partenariat avec une entreprise suisse pour un cacao certifié bio et équitable.
Mais ces succès restent marginaux. La majorité des producteurs vendent encore leur cacao à des intermédiaires, à des prix fixés par le marché international, sans pouvoir valoriser leur savoir-faire.
Les effets du changement climatique
À cela s’ajoute une menace plus insidieuse : le changement climatique. Les températures montent, les saisons deviennent imprévisibles, et les maladies fongiques se multiplient. Le cacao, plante fragile, en souffre.
« Nous avons perdu 30 % de notre production l’an dernier à cause des pluies trop abondantes », témoigne Bernard Tchouambou, cultivateur dans la région de Mbalmayo. « Les cabosses pourrissent sur l’arbre, les fèves moisissent. »
Pour faire face, des chercheurs de l’Institut de Recherche Agricole pour le Développement (IRAD) travaillent sur des variétés plus résistantes et sur des techniques d’agroforesterie, qui permettent de cultiver le cacao à l’ombre d’arbres plus grands, pour préserver l’humidité et la biodiversité.
Mais là encore, la diffusion de ces innovations reste lente, freinée par le manque de moyens, de formation, et parfois de volonté politique.
Un avenir à réinventer
Le cacao camerounais est à la croisée des chemins. Il peut rester un produit de masse, vendu au plus offrant, sans reconnaissance ni valeur ajoutée. Ou il peut devenir un symbole de qualité, de durabilité, et d’identité nationale.
« Ce que nous voulons, ce n’est pas seulement vendre du cacao », résume Rosine Nguimatsa. « C’est que le monde sache que notre cacao a une âme. »
Les outils existent, les talents aussi. Reste à savoir si le pays saura les réunir, les coordonner, et leur donner les moyens de transformer une fève brune en or brun. Et si, demain, le Cameroun pourra enfin écrire sa propre histoire dans le grand livre du chocolat mondial.
Mais au fond, la vraie question est peut-être celle-ci : le monde est-il prêt à écouter ce que le cacao camerounais a à dire ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.
















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