Avant le lever du soleil, dans les vastes plaines de Koudougou, Issa soulève sa houe avec une régularité presque hypnotique. À 54 ans, il cultive la même terre que son père et son grand-père avant lui. Pourtant, aujourd’hui, il ne sait pas si ses enfants prendront le relais. Le sol est plus sec, les pluies plus capricieuses, et les marchés plus exigeants. Le Burkina Faso, pays au cœur de l’Afrique de l’Ouest, voit ses exploitations agricoles familiales vaciller entre tradition et incertitude.
Un pilier de l’économie rurale menacé
Au Burkina Faso, plus de 80 % de la population vit de l’agriculture. Les exploitations familiales, souvent de petite taille, représentent la colonne vertébrale de cette activité. Elles produisent la majorité du maïs, du mil, du sorgho et du coton consommés ou exportés dans le pays.
« Sans les familles paysannes, il n’y aurait pas de marché local », affirme Adama Kaboré, économiste rural à Ouagadougou. « Mais elles sont de plus en plus fragilisées par des facteurs que nous ne contrôlons pas. »
Le changement climatique, les conflits armés dans certaines régions, la pression démographique et l’accès limité aux intrants agricoles font peser une menace réelle sur la durabilité de ces exploitations. En 2023, plus de 1,2 million de Burkinabè ont été déplacés à cause de l’insécurité, abandonnant souvent leurs terres derrière eux.
Des rendements qui stagnent malgré les efforts
Sur une parcelle moyenne de deux hectares, une famille cultive à peine assez pour nourrir ses membres et vendre un petit surplus. Les rendements du maïs, par exemple, stagnent autour de 1,5 tonne par hectare, bien en dessous de la moyenne mondiale de 5 tonnes.
« On utilise encore des techniques d’il y a trente ans », confie Mariam, agricultrice dans la région du Centre-Nord. « On fait ce qu’on peut, mais sans engrais, sans semences améliorées, on n’avance pas. »
Le manque d’accès au crédit et à la formation aggrave la situation. Moins de 10 % des exploitants familiaux ont accès à un financement formel, selon les données du ministère de l’Agriculture. Les banques hésitent à prêter à des familles qui ne peuvent offrir que leurs terres comme garantie.
La jeunesse se détourne des champs
Dans les villages, un phénomène silencieux s’amplifie : les jeunes quittent les campagnes. En quête d’un avenir plus stable, ils migrent vers les villes ou traversent les frontières, souvent au péril de leur vie.
« Mon fils aîné est parti à Abidjan. Il dit que l’agriculture, c’est pour les vieux », raconte Issa avec un sourire triste. « Mais qui va cultiver demain ? »
Selon une étude menée en 2022, près de 60 % des jeunes ruraux burkinabè ne souhaitent pas reprendre l’exploitation de leurs parents. Le manque de mécanisation, les faibles revenus et l’absence de perspectives d’évolution freinent leur engagement.
Pourtant, certains projets tentent de renverser la tendance. Des centres de formation agricole émergent dans plusieurs régions, comme celui de Bobo-Dioulasso, où des jeunes apprennent à utiliser des drones pour surveiller les cultures ou à pratiquer l’agriculture biologique.
Des femmes en première ligne, mais invisibles
Dans les exploitations familiales, les femmes jouent un rôle central. Elles plantent, récoltent, transforment. Pourtant, elles restent souvent exclues de la propriété foncière et des décisions majeures.
« Je travaille la terre depuis que j’ai 12 ans, mais elle n’est pas à moi », explique Aïssata, mère de cinq enfants à Tenkodogo. « Si mon mari meurt, je n’ai aucun droit. »
Moins de 20 % des femmes rurales possèdent une parcelle en leur nom. Cette inégalité limite leur accès au crédit, aux programmes de soutien et aux technologies agricoles. Pourtant, selon la FAO, si les femmes avaient le même accès aux ressources que les hommes, la production agricole pourrait augmenter de 20 à 30 % dans les pays en développement.
Résilience et innovations locales
Malgré les obstacles, certaines familles inventent de nouvelles manières de cultiver. L’agroécologie, par exemple, gagne du terrain. Elle repose sur des techniques respectueuses de l’environnement, comme le zaï – une méthode traditionnelle de culture en poquets qui capte l’eau – ou l’agroforesterie.
« On a planté des arbres dans nos champs pour protéger le sol », explique Moussa, agriculteur dans le Yatenga. « Depuis, les récoltes sont meilleures, même quand il pleut peu. »
Des coopératives se forment, permettant aux familles de mutualiser leurs ressources, d’acheter ensemble des semences ou de vendre à meilleur prix. Le numérique joue aussi un rôle croissant : des applications mobiles comme FasoFarm ou AgroInfo permettent d’accéder à la météo, aux prix des marchés et à des conseils techniques en langue locale.
Quel avenir pour les exploitations familiales ?
Entre espoir et incertitude, l’agriculture familiale burkinabè est à la croisée des chemins. Certains experts plaident pour une refonte des politiques agricoles, avec un appui plus fort aux petites exploitations, une réforme foncière équitable et des investissements ciblés dans la formation et l’innovation.
« Il ne faut pas opposer tradition et modernité », souligne Fatoumata Diallo, spécialiste en développement rural. « Les familles paysannes peuvent être les moteurs de la sécurité alimentaire, à condition qu’on les soutienne intelligemment. »
La survie de ces exploitations ne concerne pas seulement les campagnes. Elle touche à l’alimentation, à l’emploi, à la stabilité sociale du Burkina Faso tout entier. Alors que les défis s’accumulent, une question demeure : qui nourrira le pays demain, si les familles tournent le dos à leurs terres ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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