À Kolwezi, dans le sud de la République Démocratique du Congo, des silhouettes poussiéreuses s’affairent sous un soleil implacable. Le sol qu’elles retournent à mains nues ou à l’aide de pioches rudimentaires cache un trésor convoité par le monde entier : le cobalt. Ce métal bleu-gris, discret et peu connu du grand public, est pourtant au cœur d’une révolution planétaire. Dans les batteries de nos téléphones, de nos voitures électriques et même des avions du futur, il est devenu indispensable. Et plus de 70 % de sa production mondiale provient d’un seul pays : la RDC.
Un métal rare devenu indispensable
Il y a encore vingt ans, le cobalt n’était qu’un sous-produit du cuivre ou du nickel, utilisé principalement dans les alliages métalliques. Aujourd’hui, il est devenu le carburant silencieux de la transition énergétique. Les batteries lithium-ion, omniprésentes dans les technologies modernes, consomment à elles seules plus de 60 % de la production mondiale de cobalt.
« Sans cobalt, il n’y a pas de voiture électrique », affirme Jean-Michel Durand, analyste en matières premières à Paris. « Il stabilise la batterie, prolonge sa durée de vie et améliore sa densité énergétique. »
La demande mondiale explose : 123 000 tonnes de cobalt ont été extraites en 2023, selon la société Benchmark Mineral Intelligence, et ce chiffre pourrait doubler d’ici 2030. La RDC, qui a produit à elle seule plus de 90 000 tonnes cette même année, se retrouve ainsi au centre d’un enjeu géopolitique majeur.
Kolwezi, capitale mondiale du cobalt
Dans la province du Lualaba, Kolwezi est devenue une ville tentaculaire, rythmée par les allées et venues de camions chargés de minerai. Les mines industrielles y côtoient des exploitations artisanales, souvent illégales, mais vitales pour des milliers de familles.
« Je gagne entre 4 et 6 dollars par jour », confie Jonas, 17 ans, qui travaille dans une mine artisanale depuis l’âge de 14 ans. « C’est dangereux, mais je n’ai pas le choix. »
Les conditions de travail dans ces mines sont souvent dénoncées par les ONG. Exploitation d’enfants, effondrements, exposition à des poussières toxiques : l’extraction artisanale du cobalt est un drame humain que les grandes entreprises peinent à contrôler.
Pourtant, même les géants comme Glencore ou China Molybdenum, qui opèrent des sites industriels à grande échelle, ne peuvent ignorer l’importance de cette main-d’œuvre informelle. Elle représente jusqu’à 20 % de la production congolaise.
La Chine, maître du jeu
En coulisses, un autre acteur tire les ficelles : la Chine. Depuis plus d’une décennie, Pékin a investi massivement dans le secteur minier congolais. Aujourd’hui, plus de 60 % du cobalt extrait en RDC est raffiné en Chine, qui détient également la majorité des contrats miniers via des entreprises d’État ou des partenariats opaques.
« La Chine a compris avant tout le monde que le contrôle des matières premières serait stratégique », explique Aïcha Lwamba, économiste congolaise basée à Kinshasa. « Elle a sécurisé ses approvisionnements pour les décennies à venir. »
Un accord emblématique illustre cette emprise : le contrat “infrastructures contre minerais”, signé en 2008, qui a permis à la Chine de construire des routes et des hôpitaux en échange d’un accès privilégié aux minerais congolais. Mais ce deal est aujourd’hui critiqué pour son manque de transparence et les faibles retombées pour la population locale.
Vers une souveraineté minière congolaise ?
Face à cette dépendance, le gouvernement congolais tente de reprendre le contrôle. En 2021, il a créé l’entreprise publique Entreprise Générale du Cobalt (EGC), chargée de centraliser l’achat et la vente du cobalt artisanal. L’objectif : assainir la filière, garantir des conditions de travail décentes et mieux répartir les revenus.
« Nous voulons que le cobalt profite d’abord aux Congolais », martèle Éric Kalenga, conseiller au ministère des Mines. « Trop longtemps, nous avons été spectateurs de notre propre richesse. »
Mais la tâche est immense. La corruption, les intérêts privés et les tensions locales freinent la mise en œuvre de cette politique. Certains estiment que seule une réforme en profondeur du secteur minier, accompagnée d’une volonté politique forte, permettra un réel changement.
La pression internationale s’intensifie
À mesure que les entreprises occidentales cherchent à verdir leur image, la traçabilité du cobalt devient un enjeu éthique. Tesla, Apple, Volkswagen : tous promettent désormais de n’utiliser que du cobalt « responsable ». Mais dans la réalité, les chaînes d’approvisionnement restent floues.
« Il est très difficile de savoir d’où vient exactement le cobalt utilisé dans une batterie », admet Thomas Giraud, consultant en durabilité. « Les minerais sont souvent mélangés, transformés en Chine, puis intégrés dans des composants complexes. »
Des initiatives comme Fair Cobalt Alliance ou le programme Better Mining tentent néanmoins d’apporter plus de transparence. En parallèle, des recherches sont menées pour développer des batteries sans cobalt, mais celles-ci restent encore peu performantes et coûteuses.
Quel avenir pour le cobalt congolais ?
Le monde a besoin du cobalt, et la RDC en détient les clés. Mais cette richesse peut-elle réellement devenir un levier de développement, ou restera-t-elle une malédiction minérale ?
Dans les rues poussiéreuses de Kolwezi, l’espoir côtoie la résignation. « On parle de milliards, mais nous, on ne voit rien », soupire Grâce, mère de trois enfants, dont le mari travaille dans une mine artisanale. « Peut-être que nos enfants, eux, verront le changement. »
Alors que la course à l’électrification s’accélère, la RDC se retrouve à un carrefour crucial. Le cobalt peut-il transformer le destin d’un pays, ou sera-t-il une nouvelle fois le miroir brisé des promesses non tenues ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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