Chaque matin, au lever du soleil, des milliers de Cairotes s’entassent dans les wagons du métro comme dans un rituel immuable. Une course contre la montre, contre la chaleur, contre la foule. Dans cette ville tentaculaire de plus de 20 millions d’habitants, se déplacer est une épreuve quotidienne. Mais quelque chose est en train de changer sous la surface. Littéralement.
Un projet titanesque dans les entrailles du Caire
Depuis plusieurs années, l’Égypte s’est lancée dans un chantier colossal : l’extension du métro du Caire. Ce réseau souterrain, déjà l’un des plus anciens d’Afrique, est en pleine mutation. Objectif affiché : désengorger une capitale asphyxiée par les embouteillages et la pollution.
« Le Caire est en train de suffoquer. Il fallait agir, et vite », affirme Hossam Abdelrahman, ingénieur civil impliqué dans la phase 3 de la ligne 3. « Le métro est la colonne vertébrale de la mobilité urbaine ici. Sans lui, la ville s’arrête. »
Le gouvernement égyptien a investi plus de 12 milliards de dollars pour étendre le réseau à plus de 100 km d’ici 2030. À terme, le métro devrait transporter plus de 5 millions de passagers par jour, contre 3,5 millions actuellement.
Un réseau qui s’étoffe, ligne après ligne
Le métro du Caire comprend aujourd’hui trois lignes principales. La ligne 1, la plus ancienne, date de 1987. La ligne 2 a suivi dans les années 1990. Mais c’est la ligne 3, en cours d’achèvement, qui cristallise tous les espoirs.
Cette ligne traverse la ville d’est en ouest, reliant des quartiers populaires comme Imbaba à des zones plus modernes comme Héliopolis. Elle est conçue pour absorber une grande partie du trafic routier et relier les pôles stratégiques, comme les universités, les gares et les zones industrielles.
« Avant, je mettais deux heures pour aller de mon quartier à mon travail. Aujourd’hui, avec la ligne 3, je n’en mets plus que 40 minutes », témoigne Mariam, une jeune enseignante de Nasr City. « C’est un changement de vie. »
La ligne 4, en construction, promet quant à elle de relier les pyramides de Gizeh au centre-ville, une première dans l’histoire du métro. D’autres lignes sont déjà en phase de conception, notamment pour desservir la nouvelle capitale administrative à l’est du Caire.
Une réponse à une crise urbaine profonde
Le Caire est l’une des villes les plus congestionnées au monde. Selon une étude de la Banque mondiale, les embouteillages coûteraient à l’économie égyptienne près de 8 milliards de dollars par an en pertes de productivité et en consommation de carburant.
« Le trafic ici n’est pas seulement un problème de transport, c’est un problème de santé publique », explique Dr. Salma El-Kholy, pneumologue à l’hôpital Kasr El Aini. « La pollution atmosphérique causée par les gaz d’échappement est responsable de milliers de décès prématurés chaque année. »
Le métro, en tant que mode de transport électrique et de masse, est vu comme une solution durable pour réduire l’empreinte carbone de la ville et améliorer la qualité de vie. Le gouvernement mise aussi sur l’intermodalité : des correspondances fluides entre métro, bus, tramways et trains de banlieue.
Des défis techniques et humains
Construire un métro dans une ville aussi dense et ancienne que Le Caire n’a rien d’une promenade de santé. Le sous-sol regorge de vestiges archéologiques, de nappes phréatiques instables et d’infrastructures vieillissantes.
« Chaque mètre creusé est une surprise », confie Ahmed Fathy, chef de chantier sur la ligne 3. « On a dû interrompre les travaux plusieurs fois pour préserver des structures historiques ou renforcer des bâtiments fragiles. »
À cela s’ajoutent les défis sociaux. Le métro est souvent bondé, mal ventilé, et sujet à des incidents techniques. Des campagnes ont été lancées pour améliorer la sécurité, lutter contre le harcèlement et former le personnel à mieux gérer les flux de passagers.
« Le métro est un miroir de notre société », analyse Yasmine El-Gohary, sociologue urbaine. « Il révèle nos tensions, nos espoirs, nos contradictions. Mais il est aussi un formidable outil de transformation collective. »
Une ambition régionale assumée
L’Égypte ne cache pas ses ambitions. En modernisant son métro, elle entend se positionner comme un modèle pour les autres grandes métropoles africaines. Des délégations venues du Nigeria, du Kenya ou de l’Afrique du Sud ont déjà visité les chantiers cairotes.
Le pays s’appuie sur des partenariats stratégiques avec des entreprises françaises, japonaises, chinoises ou coréennes pour financer et construire le réseau. Alstom, Hitachi Rail, et la China Railway Group font partie des acteurs clés du projet.
« Ce n’est pas seulement un projet de transport, c’est un projet de souveraineté », affirme Mahmoud El-Sayed, économiste à l’Université du Caire. « En maîtrisant ses infrastructures, l’Égypte renforce sa position géopolitique et son attractivité économique. »
Un avenir en mouvement
Le métro du Caire est bien plus qu’un train sous terre. C’est une promesse. Celle d’une ville plus fluide, plus respirable, plus humaine. Mais aussi une course contre le temps, contre l’explosion démographique, contre les inégalités territoriales.
« Ce que nous construisons aujourd’hui, ce sont les artères de demain », résume Hossam Abdelrahman, en observant les plans d’une future station. « Une ville ne peut pas grandir sans un cœur qui bat. »
Alors que les rames continuent de filer dans les tunnels, une question demeure : le métro suffira-t-il à transformer le visage du Caire, ou ne sera-t-il qu’un pansement sur une plaie plus profonde ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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