Dans les collines verdoyantes de l’Ouest camerounais, l’odeur du cacao fraîchement fermenté flotte dans l’air. À première vue, tout semble paisible. Mais derrière les sacs de fèves entassés dans les entrepôts, une bataille silencieuse se joue. Le Cameroun, cinquième producteur mondial de cacao, lutte pour maintenir sa place dans un marché mondial de plus en plus impitoyable.
Une filière historique sous pression
Depuis l’époque coloniale, le cacao est au cœur de l’économie camerounaise. Aujourd’hui encore, plus de 600 000 familles en dépendent directement. Pourtant, malgré cet héritage, la filière vacille.
« On produit, on vend, mais on ne gagne presque rien », confie Jean-Baptiste Ngono, cacaoculteur à Mbalmayo depuis plus de 30 ans. « Le prix du kilo est trop bas, et les intrants coûtent de plus en plus cher. »
En 2023, le Cameroun a exporté environ 280 000 tonnes de cacao. Un chiffre en légère baisse par rapport aux années précédentes, tandis que la Côte d’Ivoire et le Ghana, leaders du secteur, renforcent leur domination avec des productions dépassant les 2 millions de tonnes pour le premier, et 800 000 tonnes pour le second.
La filière camerounaise souffre d’un manque d’organisation, d’infrastructures vieillissantes et d’un encadrement technique insuffisant. Résultat : une qualité inégale et une compétitivité en berne.
Des prix mondiaux volatils, des revenus incertains
Le cacao est une matière première cotée en bourse. Son prix dépend de facteurs mondiaux : spéculation, conditions climatiques, tensions géopolitiques. En 2024, la tonne de cacao a atteint des sommets historiques, dépassant les 9 000 dollars sur le marché de New York. Pourtant, les producteurs camerounais n’en ressentent que peu les effets.
« Les intermédiaires prennent tout. Nous, on reste pauvres », déplore Marie-Claire Ebanda, productrice à Ngomedzap. « Quand le prix monte à l’international, ici on nous dit que les routes sont mauvaises ou que le cacao n’est pas assez fermenté. »
Le système actuel favorise les acheteurs étrangers, souvent les grandes multinationales, qui imposent leurs conditions. Le manque de transformation locale empêche également de capter davantage de valeur ajoutée.
Une qualité qui peine à convaincre
Le cacao camerounais est souvent classé comme « cacao ordinaire », contrairement au « cacao fin » du Venezuela ou de Madagascar. Pourtant, son potentiel aromatique est réel. Mais la qualité reste inconstante, faute de formation et de moyens.
« Le problème, c’est la fermentation et le séchage. Beaucoup de producteurs ne maîtrisent pas les techniques », explique Dr. Georges Manga, ingénieur agronome à l’Institut de Recherche Agricole pour le Développement (IRAD). « Un mauvais séchage, et tout le lot est déclassé. »
Des initiatives locales tentent de changer la donne. Des coopératives comme ChocoCAM ou SCEB investissent dans la formation et la certification bio ou équitable. Mais elles restent minoritaires face à l’ampleur du défi.
La rude concurrence ouest-africaine
Le Cameroun n’est pas seul sur le marché. La Côte d’Ivoire et le Ghana, qui ont mis en place l’Initiative Cacao Côte d’Ivoire-Ghana (ICCIG), dictent les règles du jeu. Ensemble, ils représentent plus de 60 % de la production mondiale.
En 2020, ces deux géants ont imposé un prix plancher via le « différentiel de revenu décent » (DRD), forçant les acheteurs à payer un supplément de 400 dollars par tonne. Le Cameroun, resté à l’écart de cette alliance, n’a pas pu en bénéficier.
« Nous sommes isolés », reconnaît un haut responsable du ministère camerounais de l’Agriculture sous couvert d’anonymat. « Il faut qu’on s’organise, qu’on parle d’une seule voix pour peser. »
En attendant, les acheteurs préfèrent les fèves ivoiriennes ou ghanéennes, mieux calibrées, mieux fermentées, mieux certifiées.
Vers une transformation locale du cacao ?
Transformer le cacao sur place : une idée simple, mais difficile à concrétiser. Actuellement, moins de 5 % du cacao camerounais est transformé localement. Le reste part brut vers l’Europe ou l’Asie.
Pourtant, la valeur ajoutée est considérable. Une tablette de chocolat vendue 3 euros en Europe ne rapporte que quelques centimes au producteur camerounais.
Des projets émergent. À Douala, l’usine Neo Industry, inaugurée en 2019, transforme près de 32 000 tonnes de fèves par an. Mais c’est encore peu. L’accès au financement, à l’énergie et aux compétences techniques freine l’essor de cette industrie naissante.
« Il faut une vraie volonté politique », affirme Christian Tchouamou, entrepreneur dans la chocolaterie artisanale. « Si on veut sortir de la pauvreté, il faut maîtriser la chaîne de valeur. »
Un avenir incertain, mais pas sans espoir
Le cacao camerounais est à la croisée des chemins. Entre les ambitions de souveraineté économique, les pressions du marché mondial et les attentes des producteurs, l’équilibre est fragile.
Des jeunes agripreneurs, formés à l’agroécologie et au commerce équitable, commencent à changer les pratiques. Des start-ups misent sur la traçabilité et la blockchain pour rassurer les acheteurs européens. Des ONG appuient des projets de certification et de diversification des revenus.
Mais le chemin est long. « Si rien ne change, nos enfants ne voudront plus cultiver le cacao », prévient Jean-Baptiste Ngono. « On ne peut pas continuer à travailler dur pour si peu. »
Le Cameroun a-t-il les moyens de redresser sa filière cacao et de rivaliser avec ses voisins ? Ou restera-t-il un fournisseur secondaire dans un marché dominé par les géants ? Le cœur battant du cacao africain pourrait bien changer de tempo…

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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