Dans les profondeurs rouges de la terre camerounaise, là où les arbres de cacao s’élèvent comme des promesses silencieuses, se joue une bataille invisible. Une lutte entre tradition et modernité, entre espoir et désillusion. Le cacao, fierté nationale et source de revenus pour des milliers de familles, vacille aujourd’hui sous le poids d’une concurrence mondiale féroce. Et pendant que les fèves sèchent au soleil, les producteurs, eux, attendent des réponses.
Un géant aux pieds d’argile
Le Cameroun est le cinquième producteur de cacao en Afrique, avec près de 300 000 tonnes récoltées en 2023 selon les chiffres du Conseil interprofessionnel du cacao et du café (CICC). Pourtant, malgré ce volume impressionnant, le pays peine à s’imposer sur la scène internationale.
« Nous produisons beaucoup, mais nous gagnons peu », confie Jean-Baptiste Mvondo, planteur à Ayos depuis plus de vingt ans. « Nos fèves sont de qualité, mais les prix sont fixés ailleurs, par des gens qui ne connaissent ni la terre ni la sueur. »
Le cacao camerounais est souvent vendu à l’état brut, sans transformation locale. Résultat : une faible valeur ajoutée et une dépendance aux fluctuations du marché mondial. Pendant ce temps, des pays comme la Côte d’Ivoire ou le Ghana, leaders incontestés, investissent massivement dans la transformation locale et les labels de qualité.
La menace silencieuse des marchés asiatiques
Depuis quelques années, de nouveaux acteurs bousculent les équilibres. L’Indonésie, le Vietnam ou encore les Philippines augmentent leur production de cacao à un rythme soutenu. Moins chers, plus flexibles, ces concurrents séduisent les grands industriels du chocolat.
« Les multinationales cherchent à réduire leurs coûts, quitte à délaisser des origines historiques comme le Cameroun », explique Dr. Awa Ngono, économiste agricole à l’Université de Dschang. « Ce n’est pas une guerre de qualité, c’est une guerre de prix. »
En 2022, le cacao asiatique représentait déjà plus de 15 % du marché mondial, contre 8 % dix ans plus tôt. Une progression fulgurante, qui met la pression sur les producteurs africains, déjà confrontés à des coûts de production élevés et à une infrastructure vieillissante.
Des routes impraticables et des mains fatiguées
Dans les régions de production comme le Centre, le Sud-Ouest ou le Littoral, les conditions de travail restent rudimentaires. Les routes sont souvent impraticables, les équipements obsolètes, et l’accès au financement quasi inexistant.
« Pour transporter mes sacs jusqu’au marché, je dois louer une moto et traverser 15 kilomètres de boue », raconte Madeleine Ewane, productrice à Ngomedzap. « Parfois, je perds une partie de ma récolte juste à cause de la pluie. »
Les jeunes, eux, désertent les plantations. Moins de 15 % des producteurs ont moins de 35 ans, selon une étude du ministère de l’Agriculture. Le cacao, autrefois symbole de réussite, ne fait plus rêver. Il est devenu synonyme de labeur sans garantie.
Des initiatives locales pour inverser la tendance
Face à ces défis, des voix s’élèvent. Des coopératives se forment, des projets pilotes voient le jour. À Bafia, l’initiative « Cacao d’Excellence » regroupe plus de 200 producteurs qui misent sur la qualité, la traçabilité et la transformation artisanale.
« Nous avons commencé à transformer nous-mêmes une partie de notre production en pâte et en beurre de cacao », explique Samuel Tchatchoua, coordinateur du projet. « Cela nous permet de négocier de meilleurs prix et de créer de l’emploi local. »
Le gouvernement, de son côté, a lancé en 2021 un plan de relance de la filière, avec pour objectif de porter la production à 320 000 tonnes d’ici 2025 et d’augmenter le taux de transformation locale à 25 %. Mais les résultats tardent à se faire sentir sur le terrain.
Le poids des intermédiaires et la question de transparence
Un autre frein majeur reste la chaîne de commercialisation. Entre le producteur et l’exportateur, de nombreux intermédiaires prélèvent leur part. Le prix payé au planteur ne représente parfois que 50 % du prix d’exportation.
« Il y a trop d’opacité. On ne sait jamais combien vaut vraiment notre cacao », déplore Armand Nguime, jeune agriculteur dans la région du Moungo. « On nous dit que les cours ont baissé, mais on ne voit jamais les chiffres. »
Certains producteurs appellent à la création d’une bourse locale du cacao, pour fixer des prix plus justes et transparents. D’autres misent sur les certifications bio ou équitables, qui permettent parfois de doubler les revenus. Mais ces démarches restent coûteuses et complexes à mettre en œuvre.
Un trésor en sursis
Le cacao camerounais possède pourtant des atouts uniques. Son arôme, sa teneur en beurre, sa résistance naturelle aux maladies en font un produit recherché par les chocolatiers artisanaux. Des marques suisses ou belges commencent à s’y intéresser de près.
« Le cacao du Cameroun a une histoire, une identité. Il faut la raconter, la défendre », affirme Élise Van Der Meulen, acheteuse pour une maison de chocolat belge. « Les consommateurs veulent du sens, pas seulement du sucre. »
Mais pour que ce potentiel se transforme en succès durable, il faudra plus que des mots. Il faudra des routes, des écoles agricoles, des politiques cohérentes. Et surtout, il faudra redonner confiance à ceux qui, chaque jour, cultivent l’or brun du Cameroun.
Alors que les fèves continuent de tomber sur les bâches en plastique, une question persiste : le Cameroun saura-t-il transformer son cacao en levier de développement, ou restera-t-il un simple fournisseur parmi d’autres dans un marché mondialisé impitoyable ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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