Le soleil se couche lentement sur les vastes plaines de Koudougou. Dans un silence ponctué par le bruissement des feuilles de mil, Amidou, un agriculteur de 62 ans, observe ses champs avec une inquiétude qu’il ne cache plus. “Avant, la pluie venait quand elle devait venir. Maintenant, on ne sait plus. On plante, on attend, et parfois, on perd tout.” Son regard porte loin, au-delà des sillons, vers un avenir incertain. Le Burkina Faso, pays sahélien au cœur de l’Afrique de l’Ouest, voit son modèle agricole ancestral vaciller. L’agriculture familiale, pilier de la sécurité alimentaire nationale, est aujourd’hui à la croisée des chemins.
Un pilier économique sous pression
Au Burkina Faso, plus de 80 % de la population dépend de l’agriculture pour vivre. La majorité des exploitations sont familiales, souvent de petite taille, héritées de génération en génération. Elles produisent l’essentiel du maïs, du mil, du sorgho et du niébé consommés localement. Mais depuis une décennie, ces exploitations sont confrontées à une série de défis qui les fragilisent.
Selon le ministère de l’Agriculture, les rendements céréaliers ont chuté de 20 % en moyenne entre 2010 et 2022. Les causes sont multiples : changement climatique, épuisement des sols, insécurité croissante dans certaines régions, et accès limité aux intrants agricoles. “On travaille plus pour récolter moins”, résume Mariam Zongo, agricultrice à Tenkodogo. “Mon père nourrissait dix personnes avec ses champs. Aujourd’hui, j’ai du mal à nourrir mes quatre enfants.”
Le climat, un adversaire imprévisible
Le calendrier agricole qui rythmait autrefois la vie des villages est désormais bouleversé. Les saisons des pluies deviennent plus courtes, plus irrégulières. Les sécheresses sont plus fréquentes, et les inondations plus soudaines. En 2021, plus de 400 000 hectares de cultures ont été perdus à cause d’aléas climatiques, selon l’Institut national de la statistique et de la démographie (INSD).
“Le problème, c’est qu’on ne peut plus faire confiance au ciel”, confie Idrissa Ouédraogo, un agronome basé à Ouahigouya. “Les méthodes traditionnelles ne suffisent plus. Il faut repenser entièrement notre manière de produire.”
Des solutions existent : semences résilientes, techniques de conservation de l’eau, agroforesterie. Mais leur diffusion reste lente, freinée par le manque de formation et de moyens financiers. Seuls 18 % des petits exploitants ont accès à des services de vulgarisation agricole, selon un rapport de la FAO.
Une jeunesse désenchantée
Autre signe de fragilité : l’exode rural. De plus en plus de jeunes quittent les campagnes pour chercher une vie meilleure en ville ou à l’étranger. “Je ne veux pas finir comme mon père, courbé sur la terre toute la journée pour presque rien”, affirme Salif, 19 ans, rencontré à Bobo-Dioulasso. “Je veux apprendre un métier, peut-être devenir mécanicien.”
Ce désintérêt pour l’agriculture familiale crée un vide générationnel. Les exploitations vieillissent, les savoirs se perdent. Pourtant, le potentiel est là : le pays possède 9 millions d’hectares de terres arables, dont seulement 3,5 millions sont cultivés. “Si on donne aux jeunes les moyens de produire et d’innover, ils reviendront”, estime Aminata Traoré, coordinatrice d’un programme d’appui à l’entrepreneuriat agricole.
Le poids de l’insécurité
Depuis 2015, le Burkina Faso est confronté à une crise sécuritaire sans précédent. Des groupes armés ont pris le contrôle de vastes zones rurales, contraignant des milliers de familles à fuir leurs terres. En 2023, plus de 2 millions de personnes étaient déplacées internes, dont une majorité d’agriculteurs.
Dans la région du Sahel, les marchés hebdomadaires sont désertés, les champs abandonnés. “Nous avons tout laissé derrière nous”, raconte Adama, réfugié à Kaya. “Notre maison, nos animaux, nos semences. On repart de zéro, sans rien.”
Cette instabilité compromet non seulement la production agricole, mais aussi l’approvisionnement des villes, la cohésion sociale, et la souveraineté alimentaire du pays. Le Programme alimentaire mondial estime que plus de 3,4 millions de Burkinabè sont actuellement en situation d’insécurité alimentaire aiguë.
Vers une transformation nécessaire
Face à ces défis, l’idée d’une transformation structurelle de l’agriculture familiale fait son chemin. Le gouvernement burkinabè, avec l’appui de partenaires internationaux, mise sur la mécanisation, l’irrigation, et l’accès au crédit pour moderniser les exploitations. Des coopératives se forment, des plateformes numériques émergent pour connecter les producteurs aux marchés.
“On ne peut plus se contenter de produire pour survivre”, insiste Drissa Kaboré, économiste rural. “Il faut produire pour vivre dignement, pour investir, pour exporter même.”
Des initiatives locales montrent que le changement est possible. À Ziniaré, une association de femmes a mis en place un système de culture hors-sol qui permet de produire des légumes toute l’année. À Ouagadougou, une start-up développe des drones pour surveiller l’état des cultures. Ces innovations, bien qu’encore marginales, ouvrent des perspectives nouvelles.
Entre tradition et modernité, quel avenir ?
L’agriculture familiale burkinabè est à un tournant. Elle peut s’effondrer sous le poids des crises, ou se réinventer pour devenir un moteur de développement durable. La question n’est plus seulement technique ou économique. Elle est aussi culturelle, sociale, identitaire.
“La terre, c’est notre héritage”, murmure Amidou, en observant le ciel chargé de nuages incertains. “Mais que restera-t-il si nos enfants n’en veulent plus ?”
Peut-on encore sauver ce modèle ancestral sans le trahir ? Ou faudra-t-il le transformer en profondeur pour qu’il survive à son époque ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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