Le soleil se lève à peine sur les plaines de Koudougou, et déjà, les silhouettes courbées des cultivateurs s’activent dans les champs. Ici, au cœur du Burkina Faso, l’agriculture familiale n’est pas qu’un métier. C’est une mémoire, une survie, un héritage transmis de génération en génération. Pourtant, derrière les sillons tracés à la houe, une inquiétude grandit. Et si ce modèle ancestral était en train de vaciller ?
Un pilier économique en mutation
Au Burkina Faso, plus de 80 % de la population vit de l’agriculture. La majorité pratique une agriculture familiale, sur de petites parcelles de moins de deux hectares. Sorgho, mil, maïs, niébé : les cultures vivrières dominent, souvent destinées à l’autoconsommation. Mais depuis quelques années, ce modèle semble sous pression.
« Mon père cultivait cette terre, et son père avant lui. Mais aujourd’hui, avec les sécheresses et les attaques de ravageurs, je ne sais pas si mes enfants pourront continuer », confie Issa Ouédraogo, agriculteur dans la région du Centre-Nord.
Le changement climatique a bouleversé les repères. Les saisons sont devenues imprévisibles, les pluies plus rares et violentes. En 2023, le pays a enregistré une baisse de 15 % de la production céréalière par rapport à l’année précédente, selon le ministère de l’Agriculture.
Des jeunes en quête d’ailleurs
Dans les villages, un autre phénomène inquiète : l’exode rural. De plus en plus de jeunes quittent les champs pour les villes, ou même pour d’autres pays. Ils fuient la précarité, le manque de perspectives, l’absence de mécanisation.
« J’ai 24 ans, j’ai grandi dans les champs, mais je ne veux pas vivre comme mon père, toujours endetté et dépendant de la pluie », explique Salif, un jeune de Bobo-Dioulasso qui rêve de devenir chauffeur à Ouagadougou.
Selon une étude menée par l’INSD en 2022, près de 60 % des jeunes ruraux ne souhaitent pas reprendre l’exploitation familiale. Un chiffre qui alerte sur la transmission du savoir agricole et la pérennité du modèle familial.
Une pression foncière de plus en plus forte
La terre, autrefois abondante, devient rare. Avec la croissance démographique — le Burkina Faso comptera près de 30 millions d’habitants en 2030 — les conflits fonciers se multiplient. Les exploitations se fragmentent, les terres cultivables s’épuisent.
« Nous étions cinq frères. À la mort de notre père, nous avons divisé son champ entre nous. Aujourd’hui, chacun cultive à peine un demi-hectare. Ce n’est plus viable », raconte Mariam Sanou, agricultrice dans le Sud-Ouest.
À cela s’ajoute l’arrivée d’investisseurs privés, parfois étrangers, qui acquièrent de grandes parcelles pour des cultures d’exportation, marginalisant encore davantage les petits producteurs.
Des initiatives locales pour réinventer le modèle
Face à ces défis, certains refusent de baisser les bras. Des coopératives naissent, des formations sont proposées, des innovations voient le jour. À Tenkodogo, par exemple, une association de femmes a mis en place un système d’irrigation goutte-à-goutte sur leurs parcelles de légumes.
« Avant, on perdait tout dès que la pluie manquait. Aujourd’hui, on peut produire toute l’année, vendre au marché, et même épargner », se réjouit Aïssata Compaoré, présidente du groupement.
Le gouvernement, de son côté, multiplie les programmes de soutien : subventions pour les semences améliorées, distribution de tracteurs, développement des marchés agricoles. Mais les résultats restent inégaux, freinés par la corruption, le manque d’infrastructures et l’insécurité dans certaines régions.
La menace silencieuse de l’insécurité
Depuis 2015, le Burkina Faso fait face à une crise sécuritaire majeure. Des groupes armés ont fait fuir des milliers d’agriculteurs de leurs terres. En 2024, plus de 2 millions de personnes étaient déplacées internes, selon le HCR, dont une majorité d’agriculteurs.
« J’ai laissé derrière moi mes champs, mes bœufs, mes outils. Aujourd’hui, je vis sous une tente, je dépends de l’aide humanitaire », témoigne Harouna, déplacé dans la région de Kaya.
Cette insécurité affaiblit encore davantage l’agriculture familiale, en réduisant l’accès aux terres, en perturbant les circuits de commercialisation, et en décourageant les investissements.
Quel futur pour l’agriculture familiale ?
Malgré les obstacles, l’agriculture familiale reste un levier stratégique pour la sécurité alimentaire, l’emploi rural et la résilience des communautés. Mais pour survivre, elle devra se transformer : intégrer les technologies, attirer les jeunes, sécuriser l’accès à la terre, et s’adapter au climat.
« L’agriculture de demain ne sera pas celle d’hier. Mais elle peut rester familiale, si on lui donne les moyens de changer », estime Dr. Pauline Zongo, agroéconomiste à l’université de Ouagadougou.
Le Burkina Faso est à la croisée des chemins. Entre tradition et modernité, entre résilience et abandon, le destin de l’agriculture familiale est suspendu à des choix politiques, sociaux et humains. La terre continuera-t-elle à nourrir ceux qui l’ont toujours cultivée ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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