Dans un entrepôt poussiéreux de Lagos, des palettes de produits ivoiriens sont chargées à la hâte dans un camion. Direction : Accra, sans les tracas habituels des douanes. Le chauffeur, sourire aux lèvres, lance : « C’est la première fois que je passe la frontière sans perdre deux jours à négocier. » Une scène banale ? Pas vraiment. Elle incarne une révolution silencieuse qui redessine les contours économiques du continent africain.
Un rêve d’intégration devenu réalité
Le Marché unique continental africain, ou ZLECAf (Zone de libre-échange continentale africaine), a officiellement vu le jour en janvier 2021. Avec 54 pays signataires, il s’agit du plus grand accord commercial depuis la création de l’Organisation mondiale du commerce. Son objectif est simple : créer un marché de 1,4 milliard de personnes, avec un PIB combiné de plus de 3 000 milliards de dollars.
« L’Afrique a longtemps échangé plus avec l’Europe ou la Chine qu’avec elle-même », explique Amina Diallo, économiste au Centre panafricain de commerce. « La ZLECAf change la donne. Elle encourage les entreprises africaines à penser continental plutôt que national. »
Jusqu’ici, les échanges intra-africains ne représentaient que 15 % du commerce total du continent, contre 60 % en Europe ou 50 % en Asie. Les barrières tarifaires, les infrastructures vétustes et les politiques divergentes freinaient la coopération économique. Aujourd’hui, la dynamique s’inverse.
Des frontières qui s’effacent peu à peu
Dans la région du Sahel, une coopérative de femmes maliennes spécialisées dans la transformation de mangues expédie désormais ses produits vers le Sénégal et la Côte d’Ivoire sans droits de douane. « Avant, on payait presque 40 % en taxes. Maintenant, nos produits sont compétitifs », se réjouit Mariam Konaté, présidente de la coopérative.
La suppression progressive des droits de douane sur 90 % des biens échangés entre les pays membres est l’un des piliers du marché unique. Cela permet non seulement de réduire les coûts, mais aussi de stimuler la production locale. Les entreprises qui hésitaient à exporter franchissent désormais le pas.
Mais l’intégration ne se limite pas aux marchandises. Des discussions sont en cours pour faciliter la libre circulation des personnes, des capitaux et des services. À terme, un entrepreneur kényan pourrait ouvrir une filiale en Zambie aussi facilement qu’à Nairobi.
Les PME en première ligne du changement
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce ne sont pas les multinationales qui profitent le plus du marché unique, mais les PME africaines. Dans les zones industrielles d’Abidjan, de jeunes entreprises produisent des cosmétiques à base de karité, destinés au marché ouest-africain. « On vend maintenant au Burkina Faso et au Ghana. C’est plus simple, plus rapide, et surtout plus rentable », témoigne Fatou Bamba, fondatrice de Karité Nature.
Les petites structures, souvent exclues des marchés internationaux, trouvent dans la ZLECAf une opportunité inédite. Elles peuvent élargir leur clientèle, mutualiser les ressources et créer des chaînes de valeur régionales. Le textile éthiopien, le cuir nigérien ou encore le café rwandais trouvent de nouveaux débouchés sur le continent.
Selon la Commission économique pour l’Afrique, le marché unique pourrait augmenter de 33 % les échanges intra-africains d’ici 2035, et sortir 30 millions de personnes de la pauvreté. Un potentiel que beaucoup n’osaient plus espérer.
Des obstacles encore bien réels
Mais la route vers une intégration totale est semée d’embûches. Les infrastructures logistiques restent un défi majeur. Les routes délabrées, les postes-frontières saturés et les procédures administratives complexes freinent encore la fluidité des échanges.
« Il m’a fallu trois jours pour acheminer des tomates du Cameroun vers le Gabon. Trois jours pour 400 kilomètres ! », s’exclame Paul Ndongo, commerçant à Douala. « Tant qu’on n’améliore pas les routes et la coordination entre les douanes, le marché unique restera une idée sur le papier. »
La question des normes techniques, sanitaires et phytosanitaires pose également problème. Un produit conforme au Togo peut être rejeté au Bénin pour des raisons réglementaires. L’Union africaine travaille à l’harmonisation, mais le processus est lent.
Enfin, des tensions politiques et sécuritaires dans certaines régions, comme le Sahel ou la Corne de l’Afrique, compliquent la mise en œuvre effective de l’accord. L’intégration économique ne peut se faire sans stabilité.
Une jeunesse qui y croit
Dans les universités de Dakar, de Nairobi ou de Kigali, les étudiants en commerce international parlent avec enthousiasme de la ZLECAf. Pour eux, elle incarne un avenir où les opportunités ne s’arrêtent pas aux frontières. « Je veux créer une plateforme de e-commerce panafricaine », confie Abdoul Aziz, 24 ans, étudiant sénégalais. « Je veux que mes produits soient disponibles de Tunis à Maputo. »
Cette nouvelle génération, connectée, mobile et ambitieuse, voit dans le marché unique un terrain de jeu à la mesure de ses rêves. Les incubateurs, les start-up et les hubs numériques se multiplient, portés par l’idée d’un continent interconnecté.
Des initiatives comme le « Pan-African Payment and Settlement System » (PAPSS), lancé récemment, permettent désormais de régler des transactions en monnaie locale entre pays africains. Une avancée majeure qui renforce l’indépendance financière du continent.
Le début d’une nouvelle ère ?
Dans les ports de Mombasa, de Tanger ou de Durban, les conteneurs circulent avec une fluidité nouvelle. Les produits africains voyagent plus librement, les idées aussi. Le marché unique continental n’est pas encore parfait, mais il avance, porté par une volonté politique rare et une mobilisation citoyenne croissante.
« Ce n’est pas juste une affaire d’économie », souligne le professeur Joseph Mensah, spécialiste des politiques africaines. « C’est une question d’identité. Pour la première fois, l’Afrique se pense comme un espace commun, uni par ses intérêts. »
Alors que les grandes puissances mondiales se replient sur elles-mêmes, l’Afrique fait le pari inverse : celui de l’ouverture intérieure. Un choix audacieux, peut-être risqué, mais profondément symbolique.
Et si, derrière les camions qui traversent les frontières et les jeunes qui rêvent de Nairobi à Dakar, se dessinait une nouvelle carte du continent ? Une Afrique qui ne se contente plus de commercer avec le monde, mais qui commence enfin à commercer avec elle-même.

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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