Au Mali, la médecine traditionnelle n’est pas une curiosité folklorique. Elle est, selon les mots du Pr Boubacar Diarra, directeur de l’Atelier Luban du Mali, « un complément important du système de santé » adossé à un « ancrage populaire très solide ». Dans un entretien accordé à l’Agence Malienne de Presse (AMAP), ce responsable de la seule structure au monde dédiée exclusivement à la médecine traditionnelle dans le cadre du réseau des Ateliers Luban chinois a dressé un tableau à la fois ambitieux et lucide de l’état de ce secteur au Mali. Un discours qui mérite d’être lu à la fois pour ce qu’il dit et pour ce qu’il n’aborde pas.
Une coopération sino-malienne aux contours précis
Créé en 2019, l’Atelier Luban du Mali s’inscrit dans un réseau mondial d’établissements de coopération technique portés par la Chine dans différents pays en développement. Sa singularité, selon le Pr Diarra, réside dans sa focalisation exclusive sur la médecine traditionnelle — une première mondiale dans ce réseau. La structure dispense des formations allant des fondements théoriques de la médecine traditionnelle chinoise à l’acupuncture, en passant par le massage Tuina, l’identification des plantes médicinales et les protocoles de diagnostic propres aux approches traditionnelles.
La partie chinoise contribue, selon le directeur de l’Atelier, en enseignants, programmes pédagogiques, équipements et ressources didactiques. Ce cadre de coopération s’appuie également sur des partenariats entre universités maliennes et chinoises. L’objectif déclaré est double : former des techniciens maliens qualifiés et organiser un dialogue entre les traditions médicales des deux pays.
Il convient toutefois de noter que la coopération sino-africaine dans le domaine de la santé — et plus largement dans l’ensemble des secteurs stratégiques — suscite des lectures diverses. Si le transfert de savoir-faire est réel, la question de la réciprocité effective, de l’autonomisation progressive des structures locales et des termes précis des partenariats institutionnels ne ressort pas clairement du propos. Le communiqué ne détaille ni les volumes de formation, ni le nombre de bénéficiaires, ni les mécanismes d’évaluation des résultats.
Un patrimoine riche, une structuration encore fragile
Le Pr Diarra rappelle que le Mali a, dès les premières années de son indépendance, fait le choix politique d’intégrer la médecine traditionnelle à son système de santé, en créant notamment un institut de recherche spécialisé décrit comme l’un des premiers du genre en Afrique. Cette antériorité est un atout réel. Elle témoigne d’une volonté politique ancienne et d’une continuité institutionnelle que peu de pays de la région peuvent revendiquer à ce niveau.
Pourtant, le diagnostic que dresse le chercheur est sans complaisance : une large part des savoirs reste transmise oralement et demeure insuffisamment documentée ; la fabrication des produits à base de plantes est encore majoritairement artisanale ; le cadre normatif et réglementaire est jugé insuffisant ; et la recherche scientifique sur l’efficacité et la sécurité des plantes médicinales reste à renforcer. Ce constat est partagé par de nombreux observateurs du secteur à l’échelle du continent.
Les projets en cours à l’Atelier Luban portent sur l’inventaire et l’identification botanique des plantes médicinales maliennes, la constitution d’une base de données, des études pharmacologiques et des évaluations de sécurité, ainsi que la mise au point de produits à base de plantes. L’ambition à terme est l’émergence d’une véritable filière et d’une industrie pharmaceutique traditionnelle malienne. Des perspectives cohérentes, mais dont la concrétisation dépendra de ressources humaines, financières et infrastructurelles qui restent à mobiliser.
La souveraineté sanitaire : concept porteur, conditions exigeantes
Le concept de « souveraineté sanitaire » occupe une place centrale dans le discours du Pr Diarra. Il y voit un objectif atteignable à condition d’investir massivement dans la recherche, la formation et les infrastructures, et de parvenir à produire localement des médicaments issus des ressources naturelles du pays. Le modèle implicitement cité est celui de la Chine, qui a su, selon lui, valoriser sa médecine traditionnelle tout en développant une médecine moderne.
Cette référence au modèle chinois mérite quelques nuances. La valorisation de la médecine traditionnelle chinoise s’est appuyée sur des décennies d’investissements publics massifs, une industrie pharmaceutique intégrée, un marché intérieur de grande dimension et une politique de propriété intellectuelle active. Transposer cette trajectoire au contexte malien — avec des contraintes budgétaires, des défis sécuritaires persistants et un système de santé encore sous-dimensionné — suppose des conditions structurelles que l’entretien n’évalue pas.
Par ailleurs, la question de la protection des savoirs endogènes mérite d’être posée explicitement. La documentation et la valorisation des plantes médicinales africaines soulèvent des enjeux de propriété intellectuelle : qui détient les droits sur les données collectées ? Dans quel cadre juridique les résultats des études pharmacologiques sont-ils protégés ? Ces interrogations, absentes du propos du Pr Diarra, constituent pourtant un enjeu central dans tout processus de valorisation scientifique de ressources traditionnelles.
Ce qu’il faudra suivre
L’initiative de l’Atelier Luban du Mali représente une démarche de structuration sérieuse d’un secteur longtemps resté en marge des politiques de santé formalisées. Le plaidoyer du Pr Diarra pour un investissement accru dans la recherche et la formation est fondé et s’inscrit dans une tendance continentale : plusieurs pays africains cherchent à formaliser et à valoriser leur médecine traditionnelle, à l’image d’initiatives portées dans d’autres régions du continent.
Reste à suivre la traduction concrète de ces ambitions : la capacité du Mali à mobiliser des financements publics suffisants dans un contexte budgétaire contraint, l’effectivité du transfert de compétences vers les acteurs locaux, l’adoption d’un cadre réglementaire adapté pour les produits issus de la médecine traditionnelle, et la capacité à protéger les savoirs endogènes dans le cadre de partenariats internationaux. Ce sont ces éléments, plus que les déclarations d’intention, qui permettront de mesurer si la médecine traditionnelle malienne devient effectivement un levier de souveraineté sanitaire ou reste une promesse institutionnelle.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que l’Atelier Luban du Mali et quand a-t-il été créé ?
L’Atelier Luban du Mali est une plateforme de coopération professionnelle entre la Chine et le Mali dans le domaine de la médecine traditionnelle, créée en 2019. Selon son directeur, le Pr Boubacar Diarra, il est présenté comme le seul Atelier Luban au monde entièrement dédié à la médecine traditionnelle. Il propose des formations théoriques et pratiques aux apprenants maliens et favorise les échanges entre les traditions médicales des deux pays.
Quelles formations sont dispensées à l’Atelier Luban du Mali ?
Les formations portent sur les fondements théoriques de la médecine traditionnelle chinoise, l’acupuncture, le massage Tuina, l’identification et la préparation des plantes médicinales, ainsi que le diagnostic et la prise en charge de certaines affections selon les approches traditionnelles. L’objectif est de former des techniciens maliens qualifiés capables de conduire des travaux de recherche et de valorisation localement.
Quels sont les principaux défis de la médecine traditionnelle malienne aujourd’hui ?
Selon le Pr Diarra, les principaux défis sont la transmission encore majoritairement orale des savoirs, leur documentation insuffisante, le caractère artisanal de la fabrication des produits à base de plantes, la faiblesse du cadre réglementaire et normatif, et le manque de recherches scientifiques rigoureuses sur l’efficacité et la sécurité des plantes médicinales. L’Atelier Luban vise à contribuer à la structuration du secteur sur ces différents points.
En quoi la coopération avec la Chine peut-elle bénéficier au Mali dans ce domaine ?
D’après le Pr Diarra, l’expérience chinoise peut inspirer le Mali en matière de normalisation, de documentation et de conservation des connaissances traditionnelles, ainsi que dans les méthodes de recherche pharmacologique et d’évaluation de la sécurité des plantes. La Chine apporte également des enseignants, des programmes et des équipements. Toutefois, les conditions précises de ce partenariat — notamment les questions de propriété intellectuelle et de réciprocité — restent à clarifier pour évaluer pleinement ses bénéfices pour le Mali.

















