Dans les ruelles animées de Dakar, entre les klaxons des taxis et les effluves de poisson grillé, une génération silencieuse est en train de redéfinir les règles du jeu. Ils n’ont pas encore trente ans, mais portent déjà sur leurs épaules les espoirs d’un continent. Leur arme ? L’entrepreneuriat. Et leur terrain de jeu préféré semble être le Sénégal.
Un écosystème en pleine effervescence
Il y a dix ans, parler de startups au Sénégal relevait presque de la science-fiction. Aujourd’hui, les incubateurs poussent comme des baobabs après la pluie. Le pays compte plus de 30 structures d’accompagnement à Dakar seulement, dont les emblématiques Jokkolabs, Impact Hub ou encore DER Startup House.
« En 2015, on avait du mal à trouver un espace de coworking ouvert au public. Aujourd’hui, les jeunes viennent pitcher leurs idées comme s’ils étaient à la Silicon Valley », s’émerveille Khadim Fall, fondateur de la plateforme de e-commerce PayDunya.
Le gouvernement sénégalais a flairé le potentiel. En 2018, il lançait la Délégation générale à l’Entrepreneuriat Rapide (DER), dotée d’un budget initial de 30 milliards de francs CFA. Objectif : financer, former et propulser les porteurs de projets. En cinq ans, plus de 150 000 entrepreneurs ont été soutenus, selon les chiffres officiels.
Des jeunes qui refusent l’exil
Le visage de l’entrepreneur sénégalais a changé. Il est jeune, connecté, multilingue. Et surtout, il a décidé de rester.
« Mon père est parti en France à 19 ans. Moi, j’ai choisi de rester ici et de construire quelque chose », confie Aminata Diop, 27 ans, fondatrice de TerangaTech, une startup qui développe des solutions solaires pour les zones rurales.
Ce choix est loin d’être anodin. Le Sénégal, comme beaucoup de pays africains, fait face à un chômage endémique des jeunes. En 2023, près de 40 % des moins de 35 ans étaient sans emploi stable. Mais au lieu de céder à la tentation de l’Europe, une partie de cette jeunesse transforme la précarité en opportunité.
« L’entrepreneuriat est devenu une forme de résistance. On crée nos propres emplois parce que personne ne le fera à notre place », ajoute Aminata, le regard déterminé.
Entre tradition et innovation
Ce qui rend l’écosystème sénégalais si singulier, c’est sa capacité à mêler modernité et racines profondes. À Saint-Louis, une coopérative de femmes transforme le typha, une plante invasive, en matériaux de construction écologiques. À Ziguinchor, un ancien ingénieur reconverti fabrique des drones pour surveiller les cultures de riz.
« On ne copie pas la Silicon Valley. On fait du made in Sénégal », résume fièrement Moussa Sarr, fondateur de Baobab Robotics, une startup qui conçoit des robots pour l’agriculture locale.
Cette hybridation entre savoir-faire ancestral et technologie de pointe séduit même au-delà des frontières. En 2022, le Sénégal a attiré plus de 60 millions de dollars de financement pour ses startups, un record dans la sous-région.
Des femmes en première ligne
Longtemps cantonnées à l’économie informelle, les femmes sénégalaises prennent désormais d’assaut les sphères de l’innovation. Elles dirigent des entreprises dans la fintech, l’agritech, la mode ou encore l’éducation numérique.
Fatoumata Ndiaye, 34 ans, a fondé Kalista, une application de micro-crédit destinée aux vendeuses de marché. « Elles n’ont pas besoin de pitié, elles ont besoin d’outils pour se développer », explique-t-elle.
Selon une étude de la Banque mondiale, le Sénégal est l’un des pays africains où la proportion de femmes entrepreneures est la plus élevée : près de 41 % des entreprises créées en 2022 l’ont été par des femmes.
« Ici, on ne parle pas d’empowerment comme un slogan. C’est une réalité quotidienne », insiste Fatoumata en sirotant un café Touba dans son bureau de la Médina.
Des défis encore colossaux
Mais tout n’est pas rose sous le soleil de l’Atlantique. Les obstacles restent nombreux : accès au financement, infrastructures numériques inégales, lenteurs administratives, manque de mentors expérimentés.
« On passe plus de temps à remplir des dossiers qu’à développer notre produit », déplore Idrissa Kane, qui tente de lancer une application de livraison à Thiès.
Le tissu économique reste dominé par l’informel, qui représente près de 95 % des emplois. Et beaucoup de jeunes entrepreneurs naviguent entre débrouille et précarité, sans véritable filet de sécurité.
« Il faut une réforme en profondeur de l’environnement des affaires. On ne peut pas parler de start-up nation avec des coupures d’électricité quotidiennes », résume un expert du secteur, sous couvert d’anonymat.
Un modèle pour l’Afrique de demain ?
Malgré les failles, le Sénégal inspire. Il montre qu’un pays peut miser sur sa jeunesse, sur l’innovation locale, sur la force de la communauté. Il prouve aussi que l’entrepreneuriat n’est pas réservé à une élite urbaine, mais peut devenir un levier d’inclusion et de transformation sociale.
« Ce que je vois ici, c’est une révolution silencieuse. Les jeunes ne manifestent pas, ils créent », observe Marie-Hélène Verdier, chercheuse française installée à Dakar depuis 10 ans.
Dans les cafés, les ateliers, les salons d’innovation, les idées fusent. Des applications pour connecter les pêcheurs aux marchés, des plateformes pour numériser les écoles coraniques, des solutions pour recycler les déchets plastiques en briques de construction.
Et si, au fond, le futur de l’Afrique se jouait ici, dans cette étroite bande de terre entre désert et océan, où l’espoir a pris la forme d’un business plan griffonné sur un cahier d’écolier ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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