Le vent salé de l’océan Indien s’engouffre dans les ruelles étroites de Stone Town, emportant avec lui des parfums d’épices, des éclats de voix en swahili et des souvenirs d’un passé vibrant. À Zanzibar, l’histoire murmure à chaque coin de rue, mais les pas des voyageurs d’aujourd’hui résonnent de plus en plus fort. L’archipel tanzanien fascine, séduit, et parfois interroge : jusqu’où peut-il aller sans se perdre lui-même ?
Un carrefour millénaire entre l’Afrique, l’Orient et l’Occident
Située à une quarantaine de kilomètres des côtes tanzaniennes, Zanzibar n’est pas seulement une île : c’est un point de rencontre. Depuis plus de mille ans, navigateurs arabes, marchands indiens, explorateurs européens et peuples bantous y ont laissé leur empreinte. Cette mosaïque culturelle se lit dans l’architecture de Stone Town, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, où les balcons sculptés côtoient les portes cloutées et les mosquées centenaires.
“Ici, chaque pierre raconte une histoire”, confie Salma, guide locale de 34 ans. “Mais ce que les visiteurs ne voient pas toujours, c’est que nous vivons encore avec ces histoires.”
La langue swahilie, les tenues traditionnelles, les marchés aux poissons animés, tout cela témoigne d’une identité forte. Pourtant, cette singularité est aujourd’hui mise à l’épreuve par une modernisation rapide, portée par un tourisme en plein essor.
Un boom touristique aux multiples visages
En 2023, Zanzibar a accueilli plus de 620 000 touristes internationaux, un chiffre en hausse de 35 % par rapport à l’année précédente, selon l’Office du tourisme de Tanzanie. Les plages de sable blanc, les eaux turquoise et les hôtels de luxe attirent les voyageurs du monde entier, en particulier d’Europe, d’Asie et du Golfe.
“Nous n’avons jamais vu autant de visiteurs”, témoigne Juma, propriétaire d’une maison d’hôtes à Nungwi. “C’est bon pour l’économie, mais cela change aussi notre manière de vivre.”
Le secteur touristique représente désormais plus de 30 % du PIB de Zanzibar. De nouveaux resorts surgissent dans le nord et l’est de l’île, souvent construits par des investisseurs étrangers. Si certains emploient localement et respectent l’environnement, d’autres soulèvent des inquiétudes : pression foncière, pollution côtière, acculturation.
“Parfois, j’ai l’impression que nous devenons des figurants dans notre propre décor”, souffle Amina, artisane à Stone Town.
La jeunesse entre héritage et aspirations nouvelles
Dans les écoles de Zanzibar, les enfants apprennent encore les poèmes swahilis et les récits des sultans. Mais sur les smartphones, ce sont les influenceurs de Dubaï ou de Paris qui font rêver. La jeunesse zanzibarie est à la croisée des chemins.
“Je suis fier d’être Zanzibari, mais je veux aussi réussir, voyager, créer ma marque”, explique Hamisi, 22 ans, qui vend des vêtements inspirés du style traditionnel kitenge sur Instagram.
Le gouvernement local tente de concilier les deux mondes. Des programmes encouragent l’entrepreneuriat local dans le tourisme, la formation linguistique, et la valorisation des savoir-faire artisanaux. Mais les moyens restent limités, et la tentation de céder aux modèles importés grandit.
“Il ne faut pas que notre culture devienne une simple attraction”, avertit le professeur Bakari, historien à l’Université de Zanzibar. “Elle doit continuer à vivre, à évoluer, mais selon nos propres choix.”
Un fragile équilibre écologique
Au-delà de la culture, c’est aussi l’environnement naturel de Zanzibar qui est mis à l’épreuve. Les récifs coralliens, qui abritent des centaines d’espèces marines, sont menacés par le réchauffement climatique, mais aussi par certaines pratiques touristiques non régulées.
“Les bateaux de plongée jettent parfois l’ancre sur les coraux, et la surfréquentation de certains sites fragilise l’écosystème”, explique Fatma, biologiste marine à Jambiani.
Des initiatives locales émergent pour sensibiliser les visiteurs et les opérateurs : éco-tours, nettoyage des plages, interdiction des plastiques à usage unique. Mais la pression reste forte, notamment dans les zones les plus populaires.
“Le tourisme peut être une bénédiction ou une malédiction, tout dépend de comment on le gère”, résume Ali, pêcheur à Matemwe.
Des traditions qui résistent, parfois en silence
Dans les villages de l’intérieur, loin des resorts et des circuits organisés, la vie suit un autre rythme. Les femmes préparent le pilau dans des marmites fumantes, les hommes discutent à l’ombre des manguiers, et les enfants jouent au bao, un jeu ancestral.
“Nous ne sommes pas contre le changement”, affirme Mzee Hassan, doyen du village de Kizimkazi. “Mais nous voulons qu’il respecte ce que nous sommes.”
Certains rites restent intacts : les mariages traditionnels, les fêtes de l’Aïd, les danses ngoma. D’autres s’adaptent, comme les cérémonies de dhow (bateau traditionnel), désormais proposées aux touristes curieux. C’est dans cette tension entre préservation et adaptation que se joue l’avenir culturel de Zanzibar.
Vers une nouvelle vision du tourisme ?
Face aux défis, une autre voie semble possible. De jeunes entrepreneurs, des ONG locales et même certains hôteliers misent sur un tourisme plus éthique : circuits solidaires, hébergements communautaires, expériences immersives respectueuses.
“Nous ne voulons pas seulement montrer notre île, nous voulons la partager”, affirme Leila, cofondatrice de “Zanzibar Roots”, une agence qui propose des séjours chez l’habitant.
Le gouvernement tanzanien, de son côté, a lancé un plan stratégique pour un “tourisme durable à l’horizon 2030”, avec des objectifs clairs : limiter les constructions anarchiques, promouvoir les produits locaux, protéger les sites naturels.
Mais la route est longue, et les tensions entre intérêts économiques, impératifs écologiques et respect des traditions restent vives.
Alors que les vagues continuent de lécher les plages immaculées de Zanzibar, une question persiste : l’île parviendra-t-elle à rester fidèle à son âme tout en accueillant le monde entier ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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