Les rues de Tripoli bruissent à nouveau. Entre les échoppes rouvertes à la hâte et les grues dressées vers un ciel encore incertain, une question hante les esprits : comment reconstruire une économie dans un pays qui ne connaît pas la paix ? En Libye, chaque pas vers la relance semble suspendu à un fil invisible, tendu entre espoir et instabilité.
Une économie figée par une décennie de chaos
Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye n’a jamais retrouvé un équilibre durable. Deux gouvernements rivaux, des milices armées, des interventions étrangères : le pays a été pris dans un tourbillon d’instabilité politique. Ce conflit prolongé a ravagé les infrastructures, paralysé les institutions et jeté des millions de Libyens dans l’incertitude économique.
« Nous avons perdu plus qu’un président, nous avons perdu une génération de développement », confie Selma Al-Misrati, professeure d’économie à l’Université de Misrata. « Les routes, les ports, les hôpitaux… tout est à reconstruire. »
Selon la Banque mondiale, le PIB libyen a chuté de près de 60 % entre 2012 et 2016. En 2020, le pays enregistrait un taux de chômage dépassant les 30 %, avec des pics de 50 % chez les jeunes. Pourtant, la Libye reste l’un des pays les plus riches d’Afrique en ressources naturelles, notamment en pétrole.
Le pétrole, moteur fragile de la reprise
La Libye possède les plus grandes réserves de pétrole d’Afrique, estimées à plus de 48 milliards de barils. Ce trésor souterrain représente près de 95 % des revenus d’exportation du pays. Mais cette richesse est aussi son talon d’Achille.
« Chaque fois que les combats reprennent, les terminaux pétroliers ferment. C’est comme si on coupait le cœur de l’économie », explique Ahmed Ben Khalifa, ingénieur à la National Oil Corporation (NOC). En 2020, les blocus imposés par des groupes armés ont fait perdre plus de 11 milliards de dollars au pays en quelques mois.
Depuis 2021, une relative accalmie a permis de relancer la production, atteignant 1,2 million de barils par jour. Mais cette reprise reste fragile. Les installations vieillissantes et les tensions politiques menacent en permanence l’approvisionnement.
« Sans sécurité, il n’y a pas d’investissement. Et sans investissement, il n’y a pas de croissance », résume le directeur régional du FMI pour le Moyen-Orient, Jihad Azour.
Une économie parallèle en pleine expansion
Face à l’effondrement des structures étatiques, une autre économie s’est développée dans l’ombre : celle du marché noir, des trafics et des devises. À Tripoli, Benghazi ou Sebha, les bureaux de change informels prospèrent, échappant à tout contrôle.
« C’est le seul moyen pour beaucoup de familles de survivre », admet Rami, un jeune Libyen de 27 ans qui vend des devises sur WhatsApp. « Le dinar ne vaut plus rien, alors on échange en dollars ou en euros. »
Les transferts d’argent, les contrebandes de carburant et les réseaux de migration illégale génèrent des milliards de dinars chaque année. Ce système alimente des milices, mais aussi des familles entières prises au piège d’une économie informelle devenue vitale.
Selon un rapport de l’ONU publié en 2023, plus de 40 % des transactions économiques en Libye se feraient désormais hors du cadre légal.
Le secteur privé, entre audace et précarité
Malgré les risques, certains Libyens osent entreprendre. De jeunes start-ups émergent dans les domaines du numérique, de l’agriculture ou des services. À Misrata, un incubateur a vu naître une dizaine d’entreprises en deux ans, souvent portées par des femmes.
« On ne peut pas attendre que l’État se stabilise pour agir », lance Hiba El-Kabir, fondatrice d’une plateforme de commerce en ligne. « Chaque jour est un défi, mais aussi une opportunité. »
Le secteur privé reste toutefois embryonnaire. L’accès au financement est quasi inexistant, les banques sont frileuses, et la corruption omniprésente freine toute initiative. En 2022, la Libye se classait 171e sur 180 dans l’indice de perception de la corruption de Transparency International.
Pourtant, selon une étude de l’Union africaine, le pays pourrait créer plus de 500 000 emplois en cinq ans si un environnement favorable au secteur privé était mis en place.
La reconstruction, un chantier titanesque
Routes défoncées, hôpitaux délabrés, écoles fermées : la Libye a besoin de tout reconstruire. Le coût estimé de la reconstruction dépasse les 100 milliards de dollars. Un montant colossal pour un pays dont les institutions sont encore divisées.
Des projets pilotes ont vu le jour, notamment dans le sud du pays, avec le soutien de la Banque africaine de développement. À Sebha, un programme de réhabilitation des réseaux d’eau a permis de redonner accès à l’eau potable à 60 000 habitants.
Mais les grands chantiers peinent à démarrer. Les entreprises étrangères hésitent à revenir, faute de garanties. « Nous avons signé un contrat pour moderniser l’aéroport de Tripoli, mais les travaux sont suspendus depuis deux ans », confie un cadre d’un groupe turc sous couvert d’anonymat.
La fragmentation politique complique la coordination. Les appels d’offres sont doublés, les décisions bloquées. Sans un gouvernement unifié, les efforts restent dispersés.
Et si la jeunesse détenait la clé ?
Avec plus de 60 % de la population âgée de moins de 30 ans, la Libye est un pays jeune. Cette jeunesse, souvent éduquée mais sans emploi, pourrait devenir un levier de transformation.
« Nous ne voulons pas fuir, nous voulons construire ici », affirme Ayoub, 23 ans, étudiant à l’université de Benghazi. « Mais on a besoin d’un minimum de stabilité. »
Des initiatives locales, souvent portées par des ONG, tentent de redonner espoir : formations, microcrédits, ateliers de réconciliation. À Zawiya, un programme de réinsertion a permis à d’anciens combattants de se reconvertir en artisans.
Mais le chemin reste long. Tant que les armes parleront plus fort que les urnes, les rêves de cette jeunesse risquent de s’éteindre.
La Libye avance, à petits pas, sur une ligne de crête entre chaos et renouveau. L’économie peut-elle vraiment renaître sans paix durable ? Ou faut-il d’abord croire en la reconstruction pour qu’elle devienne réalité ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















Laisser un commentaire