Dans les ruelles animées de Kampala, entre les klaxons des boda-bodas et les éclats de voix des marchés, une nouvelle génération de jeunes Ougandais réinvente les codes de l’économie. Ils n’ont pas attendu l’autorisation de réussir. Ils ont simplement décidé que le moment était venu. Leurs idées bousculent les traditions, leurs entreprises attirent les regards, et leurs voix commencent à compter. Qui sont ces jeunes leaders qui façonnent l’avenir économique du pays, parfois dans l’ombre, souvent à contre-courant ?
Une jeunesse en éveil face aux défis économiques
Le taux de chômage des jeunes au Ouganda dépasse les 13 %, selon les derniers chiffres de la Banque mondiale. Pourtant, cette statistique ne dit rien de l’énergie qui bouillonne dans les quartiers populaires de Kampala, Gulu ou Mbarara. Là, une jeunesse connectée, éduquée et audacieuse refuse de rester spectatrice.
« On nous a souvent dit que l’économie, c’était pour les anciens, pour les élites. Mais aujourd’hui, on comprend que c’est notre terrain de jeu aussi », confie Sarah Nambassa, 27 ans, fondatrice d’une plateforme de e-commerce dédiée aux produits artisanaux ougandais. En deux ans, son entreprise a généré plus de 200 000 dollars de chiffre d’affaires et emploie désormais 15 personnes.
Ce réveil entrepreneurial s’appuie sur plusieurs facteurs : une population jeune (plus de 75 % des Ougandais ont moins de 30 ans), une pénétration croissante d’Internet (près de 50 % en 2023), et une volonté farouche de transformer les obstacles en opportunités.
Les techpreneurs : l’innovation comme moteur
À 31 ans, Moses Kintu incarne cette génération de techpreneurs qui mise sur l’innovation locale. En 2020, il a lancé AgriLink, une application mobile qui connecte directement les petits producteurs agricoles aux marchés urbains. « Les agriculteurs perdaient jusqu’à 40 % de leurs récoltes faute de débouchés. J’ai voulu créer un pont entre eux et les consommateurs », explique-t-il.
AgriLink revendique aujourd’hui plus de 12 000 utilisateurs actifs et a permis à certains producteurs de tripler leurs revenus. L’application a été primée par l’Union africaine et attire désormais des investisseurs kenyans et nigérians.
« Ce n’est pas la Silicon Valley ici, mais on a des idées et on comprend nos réalités mieux que personne », affirme Moses avec un sourire. Pour lui, l’avenir de l’économie ougandaise passe par une tech inclusive, ancrée dans les besoins locaux.
Femmes leaders : casser les plafonds de verre
Dans un pays où les femmes représentent plus de la moitié de la population active mais moins de 20 % des propriétaires d’entreprises formelles, certaines n’hésitent plus à bousculer les normes.
Rebecca Atwine, 29 ans, a fondé une entreprise de recyclage de plastique à Jinja. « J’ai grandi près du Nil, et voir les déchets s’accumuler m’a brisé le cœur. J’ai voulu faire quelque chose de concret », raconte-t-elle. Son entreprise transforme chaque mois plus de 10 tonnes de plastique en matériaux de construction écologiques, tout en employant une majorité de femmes issues de milieux défavorisés.
Elle a récemment été invitée à intervenir à l’Université Makerere pour inspirer d’autres jeunes femmes. « Le plus dur, ce n’est pas de monter une entreprise, c’est de convaincre qu’une femme peut diriger. Mais une fois qu’on le fait, on ne revient pas en arrière », dit-elle avec détermination.
La finance inclusive, un levier de transformation
Un autre visage de cette jeunesse en mouvement, c’est celui de Brian Okello, 26 ans, fondateur de FinBridge, une fintech spécialisée dans les microcrédits pour les populations non bancarisées. « Au Ouganda, plus de 60 % des adultes n’ont pas accès à un compte bancaire. C’est un frein énorme pour l’entrepreneuriat », explique-t-il.
FinBridge utilise un système d’évaluation de crédit basé sur les données mobiles et les historiques de paiement d’électricité ou d’eau. En moins de trois ans, la startup a accordé plus de 5 000 microprêts, avec un taux de remboursement de 91 %.
« On ne prête pas seulement de l’argent, on redonne de la dignité », résume Brian. Son ambition ? Étendre son modèle à toute l’Afrique de l’Est d’ici 2026.
Entre tradition et modernité : valoriser les savoirs locaux
Le renouveau économique ougandais ne se limite pas aux technologies. Il s’enracine aussi dans la culture, les savoir-faire ancestraux et les produits du terroir. C’est le pari de Lillian Kaggwa, 30 ans, qui a lancé une marque de cosmétiques bio à base d’ingrédients locaux comme le beurre de karité, l’huile de moringa ou le miel de forêt.
« Nos grands-mères savaient soigner la peau mieux que n’importe quelle crème importée. Je veux remettre ces savoirs au goût du jour », affirme-t-elle. En moins d’un an, sa marque est distribuée dans trois pays d’Afrique de l’Est et attire l’attention de la diaspora ougandaise en Europe.
Au-delà du business, Lillian milite pour une économie plus enracinée : « On peut être moderne sans renier nos racines. C’est même notre plus grande force. »
Un écosystème encore fragile, mais en pleine mutation
Malgré leur dynamisme, ces jeunes leaders évoluent dans un environnement complexe. Accès limité au financement, infrastructures défaillantes, bureaucratie pesante : les obstacles ne manquent pas. Pourtant, beaucoup refusent de se laisser freiner.
« On n’attend plus que l’État vienne nous sauver. On construit nos propres chemins », lance David Musoke, cofondateur d’un espace de coworking à Entebbe. Il accueille chaque mois plus de 200 jeunes entrepreneurs, développeurs ou freelances. « L’écosystème commence à se structurer. Ce qu’il nous faut maintenant, c’est plus de collaboration, plus de visibilité. »
Des initiatives comme le Youth Startup Academy, soutenue par la Corée du Sud, ou le programme d’incubation de l’Université de Makerere, montrent que les lignes bougent. Mais le chemin reste long.
Ces jeunes leaders ne cherchent pas la gloire. Ils cherchent à prouver que l’économie ougandaise peut se réinventer par sa jeunesse, pour sa jeunesse. Et si c’était là le vrai visage de l’avenir ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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