À l’ombre des baobabs et au cœur du tumulte de Bamako, une génération silencieuse est en train de changer le destin économique du Mali. Ils n’ont pas encore trente-cinq ans, mais ils dirigent déjà des entreprises, développent des technologies, créent des emplois. Ils n’attendent plus que le monde les découvre. Voici les visages de cette jeunesse qui redéfinit les règles du jeu.
Une nouvelle génération d’entrepreneurs audacieux
Dans un petit bureau du quartier ACI 2000, Mariam Diallo, 29 ans, pianote sur son ordinateur portable. Elle dirige une start-up de services financiers numériques qui permet aux commerçants des marchés de Bamako de recevoir des paiements via mobile money. “Je voulais que les femmes comme ma mère puissent vendre leurs produits sans dépendre du cash”, explique-t-elle, les yeux brillants.
Le Mali, souvent perçu à travers le prisme de ses défis sécuritaires, abrite pourtant un écosystème entrepreneurial en pleine ébullition. En 2023, plus de 1 500 nouvelles entreprises ont été enregistrées par des jeunes de moins de 35 ans, selon l’Agence pour la Promotion des Investissements (API-Mali).
Parmi eux, Cheick Koné, 32 ans, a lancé une entreprise de transformation de mangues à Sikasso. “Chaque saison, des tonnes de fruits pourrissent faute de débouchés. J’ai décidé d’agir”, dit-il. Aujourd’hui, son unité emploie 25 personnes et exporte vers la Côte d’Ivoire et le Sénégal.
Des idées nées dans la rue, mûries à l’université
Beaucoup de ces jeunes leaders ont grandi dans des conditions modestes. Leurs idées sont souvent nées de l’observation du quotidien. “Je voyais les enfants marcher des kilomètres pour aller à l’école, alors j’ai pensé à créer une solution de transport scolaire abordable”, raconte Awa Traoré, 27 ans, fondatrice de FasoBus, un service de minibus communautaires à Bamako.
La plupart ont été formés localement. L’Université de Bamako, l’Institut Africain de Management ou encore le Centre de Leadership et d’Entrepreneuriat du Mali (CLE-Mali) ont vu passer ces talents. “Ils ne cherchent pas à fuir le pays. Ils veulent le transformer”, affirme Mahamadou Sissoko, professeur d’économie à l’ENA de Bamako.
Le numérique joue un rôle central. Grâce à l’accès croissant à Internet — 38 % des Maliens sont désormais connectés — les jeunes entrepreneurs s’inspirent de modèles venus du Nigeria, du Kenya ou du Ghana. Ils adaptent ensuite ces idées au contexte local.
Des femmes en première ligne
Contrairement aux idées reçues, les femmes sont nombreuses à prendre les rênes de cette révolution économique. Selon une étude de la Banque Mondiale, 42 % des start-ups dirigées par des jeunes au Mali sont fondées ou co-fondées par des femmes.
Fatoumata Sangaré, 33 ans, a lancé une plateforme de vente de produits artisanaux fabriqués par des femmes rurales. “Je veux que nos tissus, nos bijoux, nos savons naturels soient visibles dans le monde entier”, dit-elle. Sa plateforme, MaliCréa, a déjà permis à plus de 300 artisanes de vendre en ligne.
Ces femmes doivent cependant affronter des obstacles spécifiques : normes sociales, accès limité au financement, manque de mentorat. Mais elles avancent, soutenues par des réseaux comme Women in Tech Mali ou le programme SheTrades de l’ITC.
Le défi du financement
L’un des plus grands obstacles reste l’accès au capital. Les banques traditionnelles exigent souvent des garanties inaccessibles pour les jeunes. “J’ai frappé à toutes les portes. On me demandait des titres fonciers que je n’avais pas”, se souvient Oumar Keita, fondateur d’une entreprise de recyclage à Ségou.
Face à cela, des alternatives émergent. Des fonds d’investissement comme le Mali Start-Up Fund ou des plateformes de financement participatif commencent à combler le vide. En 2022, plus de 3 milliards de francs CFA ont été injectés dans des projets portés par des jeunes.
Le gouvernement tente aussi d’agir. Le Programme National pour l’Entrepreneuriat des Jeunes (PNEJ) a permis de financer plus de 800 micro-entreprises depuis sa création. Mais le besoin reste immense.
Une vision ancrée dans le local, tournée vers l’Afrique
Ce qui frappe chez ces jeunes leaders, c’est leur attachement au territoire. “Je n’ai jamais rêvé de partir. Mon rêve, c’est de réussir ici”, affirme Aminata Diarra, créatrice d’une marque de cosmétiques bio à partir de beurre de karité produit à Kayes.
Leur ambition dépasse pourtant les frontières. Beaucoup visent le marché ouest-africain. “Nos produits doivent circuler librement dans la CEDEAO. Le Mali ne peut pas se développer seul”, soutient Idrissa Coulibaly, ingénieur en agroalimentaire.
Ils sont aussi de plus en plus présents dans les salons internationaux, les concours de start-ups, les incubateurs panafricains. Leur discours est clair : le Mali est prêt à prendre sa place dans l’économie numérique africaine.
Un avenir incertain, mais une énergie contagieuse
Rien n’est joué. L’instabilité politique, les coupures d’électricité, l’insécurité dans certaines régions freinent les ambitions. Mais ces jeunes avancent, portés par une foi inébranlable dans leur capacité à changer les choses.
“On ne peut pas attendre que tout soit parfait. On doit commencer avec ce qu’on a”, dit sobrement Mariam Diallo, en refermant son ordinateur. Autour d’elle, quatre jeunes stagiaires discutent d’une nouvelle fonctionnalité pour leur application mobile.
Ils ne sont pas encore célèbres. Mais ils façonnent déjà un nouveau récit pour le Mali. Celui d’un pays où les idées naissent dans les rues de Bamako, se développent dans des garages, et finissent par changer des vies.
La question est désormais simple : le monde est-il prêt à écouter ces voix venues du Sahel ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















Laisser un commentaire