Le soleil rougeoyant se couche lentement sur les eaux calmes de Nouadhibou. Dans le silence du soir, seuls les cris des mouettes et le clapotis régulier des vagues viennent troubler l’atmosphère. Sur le quai, Mohamed, pêcheur depuis plus de vingt ans, regarde l’horizon d’un air préoccupé. « Avant, on rentrait avec des filets pleins. Aujourd’hui, on peine à remplir une glacière. » Ce constat amer illustre une réalité de plus en plus alarmante : les ressources halieutiques de la Mauritanie s’épuisent à vue d’œil.
Un littoral riche, mais fragilisé
La Mauritanie possède l’un des littoraux les plus poissonneux d’Afrique de l’Ouest. S’étendant sur plus de 700 kilomètres, sa zone économique exclusive abrite une biodiversité marine exceptionnelle. Sardines, maquereaux, poulpes, crevettes… Ces espèces ont longtemps fait la richesse du pays.
Chaque année, les eaux mauritaniennes attirent une flotte impressionnante de navires, venus d’Europe, de Chine, de Turquie ou encore de Russie. En 2022, plus de 1,5 million de tonnes de poissons ont été pêchées dans la région, selon les chiffres du ministère de la Pêche et de l’Économie maritime. Un chiffre en apparence prometteur, mais qui cache une réalité plus sombre.
« Nous sommes en train de scier la branche sur laquelle repose notre économie », alerte Fatimata Ould Salem, biologiste marine à Nouakchott. « La pression sur les stocks est telle que certaines espèces comme la sardinelle sont en déclin critique. »
Des accords de pêche controversés
Depuis les années 1980, la Mauritanie a signé plusieurs accords de pêche avec des puissances étrangères. Ces partenariats, souvent très lucratifs, permettent aux flottes industrielles étrangères d’exploiter les ressources locales contre des compensations financières.
Le plus emblématique est celui conclu avec l’Union européenne. En échange de 61 millions d’euros par an, les navires européens peuvent pêcher jusqu’à 287 000 tonnes de poissons dans les eaux mauritaniennes. Un accord renouvelé en 2021 pour une durée de cinq ans.
Mais sur le terrain, les critiques fusent. « Ces accords profitent plus aux étrangers qu’aux Mauritaniens », déplore Ahmed Mahmoud, représentant d’une coopérative de pêche artisanale à Nouadhibou. « Nos pêcheurs n’ont pas les moyens de rivaliser avec ces géants des mers. »
Les communautés locales dénoncent également un manque de transparence dans la gestion des ressources, et pointent du doigt les conséquences sociales et environnementales de cette industrialisation à outrance.
La pêche artisanale, victime collatérale
En Mauritanie, la pêche artisanale emploie plus de 45 000 personnes directement, selon les données de la FAO. Elle représente un pilier essentiel de l’économie locale, notamment dans les régions côtières.
Pourtant, cette activité vit aujourd’hui sous la menace constante de la surexploitation. « Les filets reviennent de plus en plus vides », témoigne Aïcha, vendeuse de poissons sur le marché de Nouakchott. « Les prix montent, les clients râlent, et nous, on perd notre gagne-pain. »
La concurrence avec les navires industriels, qui opèrent parfois dans des zones théoriquement réservées à la pêche artisanale, accentue le déséquilibre. Des cas de conflits en mer, parfois violents, ont été signalés ces dernières années.
« Il y a quelques mois, un chalutier est passé à quelques mètres de notre pirogue », raconte Idriss, jeune pêcheur de 24 ans. « Il a arraché nos filets. On n’a rien pu faire. »
Des écosystèmes au bord de la rupture
Au-delà des enjeux humains, c’est tout l’équilibre écologique de la côte mauritanienne qui est menacé. Les techniques de pêche industrielle, comme le chalutage de fond, détruisent les habitats marins et perturbent les cycles de reproduction.
Le Parc National du Banc d’Arguin, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, en est un exemple frappant. Refuge pour des millions d’oiseaux migrateurs et zone de reproduction pour de nombreuses espèces marines, il subit lui aussi les effets de la pression halieutique.
« On observe une baisse inquiétante de la biomasse dans certaines zones protégées », affirme le chercheur français Jean-Luc Martin, qui collabore avec le CNRS sur place. « Si rien n’est fait, certaines espèces pourraient disparaître localement dans les dix prochaines années. »
Des initiatives locales pour inverser la tendance
Face à ce constat, des voix s’élèvent pour défendre une pêche durable et équitable. À Nouadhibou, plusieurs ONG travaillent avec les pêcheurs pour promouvoir des pratiques respectueuses de l’environnement.
Des zones de repos biologique ont été instaurées, interdisant la pêche pendant certaines périodes afin de permettre la régénération des stocks. Des formations sont également proposées pour sensibiliser les communautés aux enjeux de la conservation.
« Nous avons réduit nos sorties en mer, et on commence à voir des résultats », se réjouit Mohamed, membre d’une coopérative engagée. « Ce n’est pas facile, mais on veut préserver notre avenir. »
Le gouvernement mauritanien a aussi annoncé en 2023 la révision de plusieurs accords de pêche, ainsi que le renforcement des contrôles en mer. Des drones et des systèmes de surveillance satellitaires ont été déployés pour détecter les infractions.
Quel avenir pour les océans mauritaniens ?
La Mauritanie se trouve à la croisée des chemins. Entre les pressions économiques, les intérêts internationaux et la nécessité de préserver ses ressources, le pays doit faire des choix cruciaux.
Peut-elle devenir un modèle de gestion durable en Afrique de l’Ouest ? Ou sombrera-t-elle dans une crise écologique et sociale irréversible ?
« La mer nous a tout donné », murmure Aïcha en rangeant ses poissons. « Mais si on continue comme ça, elle n’aura bientôt plus rien à offrir. »
Et si la véritable richesse de la Mauritanie n’était pas dans ce que l’on extrait de ses eaux, mais dans la manière dont on choisit de les protéger ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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