Un matin d’octobre, dans le tumulte de Lagos, Fatoumata, entrepreneure sénégalaise, reçoit enfin sa commande de tissus ivoiriens après des semaines de retard. « Si seulement nos frontières commerciales étaient plus ouvertes », soupire-t-elle. Comme elle, des millions d’Africains rêvent d’un continent sans barrières, où les idées, les biens et les talents circuleraient librement. Ce rêve, l’Union africaine l’a baptisé : Zone de libre-échange continentale africaine, ou ZLECAf. Mais derrière les promesses, que cache réellement ce projet ambitieux ?
Une vision panafricaine vieille de plusieurs décennies
Depuis les années 1960, les leaders africains caressent l’idée d’un marché intégré. Kwame Nkrumah, père de l’indépendance ghanéenne, affirmait déjà : « L’Afrique doit s’unir ou périr. » Ce rêve s’est matérialisé en 2018 à Kigali, lorsque 44 pays ont signé l’accord de la ZLECAf, marquant le début d’une nouvelle ère économique.
Avec 54 pays membres et un potentiel de 1,4 milliard de consommateurs, la ZLECAf représente la plus grande zone de libre-échange au monde en nombre de pays. Son objectif ? Supprimer progressivement 90 % des droits de douane entre les États membres, harmoniser les normes commerciales et faciliter les investissements intra-africains.
Mais ce projet n’est pas qu’économique. Il porte aussi une ambition politique : renforcer l’unité africaine face aux géants mondiaux. « La ZLECAf, c’est notre réponse à la fragmentation héritée de la colonisation », explique Wamkele Mene, secrétaire général de l’accord.
Des barrières invisibles mais tenaces
Sur le papier, l’accord semble révolutionnaire. Dans les faits, les obstacles sont nombreux. Les infrastructures de transport restent faibles : seulement 7 % des routes africaines sont asphaltées. Le coût logistique d’un conteneur entre Nairobi et Dakar peut être jusqu’à cinq fois plus élevé qu’entre Shanghai et Los Angeles.
À cela s’ajoutent les barrières non tarifaires : procédures douanières complexes, corruption aux frontières, différences réglementaires. « J’ai dû remplir 17 formulaires différents pour exporter mes produits du Kenya vers le Rwanda », témoigne James, un jeune exportateur de café.
Et puis il y a la méfiance. Certains pays craignent de voir leur industrie locale submergée par des produits meilleurs marchés venus d’Égypte ou d’Afrique du Sud. D’autres redoutent une perte de souveraineté économique. L’intégration, aussi prometteuse soit-elle, bouscule les équilibres établis.
Un potentiel économique colossal
Pourtant, les chiffres donnent le vertige. Selon la Banque mondiale, la ZLECAf pourrait générer 450 milliards de dollars de revenus supplémentaires d’ici 2035, et sortir 30 millions de personnes de l’extrême pauvreté. Le commerce intra-africain, qui ne représente aujourd’hui que 17 % du total des échanges du continent, pourrait doubler.
Les secteurs les plus prometteurs ? L’agro-industrie, les services numériques, les énergies renouvelables. « L’Afrique a tout pour devenir une puissance verte et numérique », affirme Aïcha Benyamina, économiste algérienne. « Mais il faut un marché intégré pour attirer les investissements et favoriser l’innovation. »
Des start-up comme Flutterwave (Nigeria), Jumia (panafricaine) ou M-KOPA (Kenya) misent déjà sur l’échelle continentale pour se développer. Le marché unique pourrait leur offrir un terrain de jeu sans précédent, à condition que les règles soient claires et équitables.
Les gagnants et les perdants de l’intégration
Comme toute transformation majeure, la ZLECAf ne fera pas que des heureux. Les pays disposant d’une base industrielle solide, comme l’Afrique du Sud, le Maroc ou l’Égypte, pourraient dominer les échanges. À l’inverse, les économies fragiles risquent d’être marginalisées si des mécanismes de compensation ne sont pas mis en place.
« Il faut éviter que le marché unique ne devienne un terrain de jeu pour les plus forts », alerte Olusegun Adewale, chercheur à l’université de Lagos. « Sinon, on reproduira les déséquilibres que nous dénonçons dans le commerce mondial. »
Pour y remédier, l’Union africaine prévoit un Fonds d’ajustement de 10 milliards de dollars destiné à soutenir les pays vulnérables et les secteurs menacés. Mais sa mise en œuvre reste floue, et les contributions tardent à arriver.
Une jeunesse prête à franchir les frontières
Au-delà des gouvernements et des institutions, ce sont les jeunes Africains qui pourraient faire vivre la ZLECAf. Avec une population dont 60 % a moins de 25 ans, le continent regorge d’initiatives transfrontalières : incubateurs régionaux, coopératives agricoles, plateformes de freelancing.
« Je travaille avec des développeurs au Bénin, au Cameroun et au Rwanda, sans jamais avoir pris l’avion », raconte Mariam, fondatrice d’une start-up tech à Abidjan. « Le marché unique, pour nous, c’est déjà une réalité numérique. »
Les réseaux sociaux, les cryptomonnaies et les outils collaboratifs effacent peu à peu les frontières. Reste à voir si les institutions suivront le rythme de cette jeunesse connectée, mobile et ambitieuse.
Un projet à la croisée des chemins
La ZLECAf avance, lentement mais sûrement. En janvier 2021, les premiers échanges commerciaux ont été lancés sous ses règles. En 2023, huit pays pilotes ont commencé à tester le mécanisme d’échange guidé. Mais pour que le marché unique devienne une réalité tangible, il faudra plus qu’un traité : une volonté politique, des infrastructures modernes, et surtout, une confiance mutuelle.
« Ce n’est pas qu’un projet économique », résume le diplomate rwandais Jean-Paul Habimana. « C’est une aventure humaine, un pari sur notre capacité à rêver ensemble. »
Reste une question : l’Afrique saura-t-elle transformer cette promesse en réalité, ou le marché unique restera-t-il un mirage dans le désert des bonnes intentions ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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