Sur les murs de Dakar, les affiches électorales se superposent dans un chaos coloré. Les visages des candidats se disputent l’attention des passants, mais dans les rues, c’est une autre voix qui monte : celle d’un peuple qui doute, espère, et scrute chaque chiffre publié par les instituts de sondage. À quelques semaines d’un scrutin décisif, les données semblent dire une chose, tandis que les murmures dans les quartiers en racontent une autre.
Un paysage politique fragmenté
Le Sénégal entre dans une nouvelle ère politique. Après des mois de tensions, de reports et d’incertitudes, les élections présidentielles approchent enfin. Mais cette fois, aucun candidat ne semble faire l’unanimité.
Selon un sondage réalisé début avril par l’Institut Africain d’Opinion Publique (IAOP), aucun des principaux prétendants n’atteint la barre des 50 % au premier tour. Bassirou Diomaye Faye, soutenu par le très populaire Ousmane Sonko, arrive en tête avec 34 % des intentions de vote. Suivent Amadou Ba, candidat de la coalition au pouvoir, avec 27 %, et Idrissa Seck, figure de l’opposition traditionnelle, à 15 %.
« Le pays est divisé comme jamais. Il n’y a plus de camp naturel. Même dans ma propre famille, on ne vote pas tous pour le même candidat », confie Mariama, étudiante à l’Université Cheikh Anta Diop.
Cette fragmentation reflète aussi une lassitude. Après trois mandats d’Abdoulaye Wade et deux de Macky Sall, une génération entière cherche un nouveau souffle. Mais les sondages montrent que cette quête reste confuse et partagée.
La montée silencieuse des indécis
Ce que les chiffres révèlent surtout, c’est le poids grandissant des indécis. Près de 24 % des électeurs sondés affirment ne pas encore avoir fait leur choix. Une proportion élevée, qui pourrait tout basculer.
« C’est un phénomène qu’on observe rarement à ce niveau, surtout à si peu de temps du scrutin », explique Souleymane Diouf, analyste politique à l’IAOP. « Cela traduit une forme de prudence, voire de méfiance, vis-à-vis des discours politiques. »
Dans les quartiers populaires de Pikine ou Guédiawaye, beaucoup disent attendre le dernier moment pour se décider. « On veut voir qui tient ses promesses, qui parle vrai. Pas juste des slogans », lâche Abdoulaye, conducteur de taxi.
Les réseaux sociaux jouent aussi un rôle crucial dans cette attente. Les électeurs y décryptent, comparent, vérifient. La moindre vidéo, la moindre déclaration peut influencer un choix encore fragile.
Le facteur Sonko : une ombre qui plane
Bien qu’inéligible après sa condamnation, Ousmane Sonko reste omniprésent dans cette campagne. Son soutien à Bassirou Diomaye Faye a galvanisé une partie de la jeunesse, mais aussi crispé une frange plus conservatrice de l’électorat.
« Diomaye est perçu comme le prolongement de Sonko. Pour certains, c’est une chance de rupture. Pour d’autres, c’est une menace d’instabilité », analyse Fatou Kébé, sociologue politique à Saint-Louis.
Le sondage de l’IAOP montre que 63 % des 18-35 ans se disent favorables à Diomaye. Mais chez les plus de 50 ans, ce taux chute à 19 %. Un fossé générationnel qui pourrait jouer un rôle décisif.
« Je voterai pour Diomaye parce qu’il parle comme nous, il comprend nos problèmes », affirme Fatimata, 22 ans, vendeuse ambulante. À l’inverse, Mamadou, retraité à Thiès, s’inquiète : « Ce sont des gens trop radicaux. On ne peut pas leur confier le pays. »
Le poids de l’abstention
Un autre chiffre inquiète les observateurs : 38 % des sondés disent envisager de ne pas voter. Une abstention potentielle record dans un pays où la participation a toujours été relativement forte.
« Si ces intentions se confirment, ce sera un signal d’alarme pour notre démocratie », prévient Aïssatou Ndiaye, membre de la Commission électorale nationale autonome (CENA).
Les raisons invoquées sont multiples : désillusion, manque de confiance, peur de violences post-électorales. « On a vu ce qui s’est passé en 2021 et 2023. Moi, je ne veux pas revivre ça », confie Moussa, commerçant à Kaolack.
Le climat tendu des derniers mois n’aide pas. Les arrestations d’opposants, les accusations de manipulation du calendrier électoral, et les rumeurs de fraude ont fragilisé la confiance dans le processus.
Les régions : un vote à géométrie variable
Les sondages nationaux masquent souvent les dynamiques locales. Or, au Sénégal, chaque région a ses priorités, ses sensibilités, ses leaders.
Dans le sud, en Casamance, Diomaye Faye domine largement, porté par l’héritage de Sonko. À Ziguinchor, son score dépasse les 60 %. À l’inverse, dans le nord, à Saint-Louis et Matam, Amadou Ba reste fort grâce à l’appareil de l’État et aux réseaux de l’APR.
« Ici, on vote utile. On veut un président qui connaît les rouages, pas un novice », affirme Oumar, fonctionnaire à Podor.
Le centre du pays, notamment la région de Kaolack, semble plus indécis. C’est là que se jouera sans doute l’issue du scrutin. « C’est notre Ohio à nous », plaisante un journaliste local, en référence à l’État pivot des élections américaines.
Des chiffres, mais pas de certitudes
À mesure que le jour du vote approche, les sondages se multiplient, se contredisent parfois, et alimentent toutes les spéculations. Mais au Sénégal, comme ailleurs, les chiffres ne font pas l’élection.
« Il faut les lire avec prudence. Le taux de couverture en zone rurale est faible, beaucoup de gens refusent de répondre, et les opinions changent vite », rappelle Souleymane Diouf.
Le dernier sondage publié le 15 avril par le Centre d’Études Stratégiques de Dakar donne Diomaye Faye à 36 %, Amadou Ba à 30 % et Idrissa Seck à 13 %. Mais avec une marge d’erreur de 3,5 %, tout reste possible.
« Ce qui est certain, c’est que le pays est à un tournant. Et que ce tournant ne dépendra pas uniquement des sondages, mais de ce que chacun décidera, seul, dans l’isoloir », conclut Fatou Kébé.
Dans ce contexte mouvant, incertain, presque électrique, une question persiste : et si les vrais résultats ne ressemblaient à aucun des scénarios prévus ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.


















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