Dans les rues poussiéreuses de N’Djamena, les enfants courent entre les flaques laissées par les rares pluies. À quelques kilomètres de là, des femmes attendent patiemment leur tour devant un puits, jerrican à la main. L’eau, ici, n’est pas seulement une nécessité vitale. Elle est devenue un enjeu stratégique, un levier économique, et parfois, un facteur de tension ou de paix.
Une ressource rare dans un pays aride
Le Tchad, vaste pays enclavé au cœur de l’Afrique, est l’un des plus affectés par la sécheresse et la désertification. Plus de 60 % de son territoire est classé comme désertique ou semi-aride. Le lac Tchad, autrefois l’un des plus grands réservoirs d’eau douce du continent, a vu sa superficie chuter de 90 % depuis les années 1960.
« On dépend totalement du lac pour l’irrigation et la pêche. Mais il recule chaque année », témoigne Mahamat, pêcheur à Bol. « Nos filets sont souvent vides. Certains partent vers la ville, d’autres se battent pour ce qu’il reste. »
Cette raréfaction de l’eau met en péril la sécurité alimentaire, l’élevage, l’agriculture, et alimente les migrations internes. Selon le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), plus de 40 % de la population tchadienne n’a pas accès à une source d’eau potable fiable.
Un moteur de développement économique
Pourtant, l’eau pourrait être bien plus qu’un problème : elle peut devenir une opportunité. L’agriculture irriguée, encore marginale, représente un potentiel immense. Des projets pilotes dans le sud du pays ont démontré qu’avec un accès régulier à l’eau, les rendements agricoles peuvent quadrupler.
« Nous avons installé un système d’irrigation solaire dans notre village », explique Aïssatou, agricultrice dans la région du Logone. « Avant, on récoltait une fois par an. Maintenant, c’est trois fois. On vend au marché, on envoie nos enfants à l’école. »
Le gouvernement, avec l’appui de partenaires internationaux, a lancé plusieurs programmes de gestion intégrée de l’eau. Le projet PROSEPA, par exemple, vise à construire 150 forages et à réhabiliter des réseaux d’adduction d’eau dans les zones rurales. L’objectif : réduire les distances parcourues par les femmes et améliorer la productivité agricole.
Des tensions autour des points d’eau
Mais l’eau, quand elle est rare, peut aussi diviser. Dans certaines régions du centre et du nord du Tchad, les affrontements entre éleveurs nomades et agriculteurs sédentaires se multiplient. Le manque d’eau et de pâturages pousse les premiers à pénétrer sur des terres cultivées, déclenchant des conflits parfois meurtriers.
« Mon frère est mort à cause d’un puits », raconte Halima, habitante de la région du Batha. « Deux groupes voulaient l’utiliser en même temps. Les couteaux sont sortis. C’est devenu une guerre de clans. »
Ces tensions, souvent exacerbées par l’absence d’autorités locales ou de mécanismes de médiation, fragilisent la cohésion sociale. Selon International Crisis Group, plus de 200 personnes ont été tuées dans des conflits liés à l’eau et aux pâturages au Tchad entre 2021 et 2023.
Des initiatives locales pour la paix
Face à cette réalité, des initiatives communautaires émergent. Dans le Guéra, un comité de gestion de l’eau, composé à parts égales d’éleveurs et d’agriculteurs, a été mis en place pour réguler l’accès aux puits et aux mares.
« On se réunit chaque semaine. On décide qui peut utiliser quel point d’eau, à quel moment », explique Moussa, président du comité. « Depuis, il n’y a plus eu de bagarre. On parle ensemble, on se comprend. »
Ces mécanismes de gouvernance locale, soutenus par des ONG comme Oxfam ou le CCFD-Terre Solidaire, montrent que l’eau peut aussi être un vecteur de dialogue et de réconciliation. Là où elle divisait, elle peut désormais rassembler.
Le défi de l’urbanisation
Dans les villes, l’eau devient un autre défi. À N’Djamena, la capitale, la population a doublé en vingt ans, atteignant près de 1,5 million d’habitants. Le réseau d’eau potable, vétuste et sous-dimensionné, ne suit pas le rythme.
« On a de l’eau une fois tous les deux jours. Et encore, elle est parfois trouble », déplore Fatimé, habitante du quartier de Gassi. « On est obligé d’acheter des bidons à 500 francs CFA. C’est trop cher pour nous. »
La Société Tchadienne des Eaux (STE), chargée de la distribution, fait face à des pertes techniques estimées à plus de 40 %. Des projets de modernisation sont en cours, mais les financements manquent, tout comme les capacités techniques.
Selon la Banque mondiale, il faudrait investir plus de 150 millions de dollars sur dix ans pour assurer un accès universel à l’eau potable en milieu urbain au Tchad.
Vers une diplomatie de l’eau ?
Enfin, l’eau devient aussi un enjeu géopolitique. Le bassin du lac Tchad est partagé entre quatre pays : le Tchad, le Nigeria, le Niger et le Cameroun. Tous dépendent de ce réservoir pour leur agriculture, leur pêche et leur consommation domestique.
En 2021, une initiative conjointe a été lancée pour revitaliser le lac à travers un projet de transfert d’eau depuis le fleuve Congo. Un projet pharaonique, estimé à plus de 14 milliards de dollars, qui divise les experts mais témoigne de l’importance stratégique de cette ressource.
« L’eau est notre avenir. Si nous ne coopérons pas, nous sombrerons tous », a déclaré Moussa Faki Mahamat, président de la Commission de l’Union africaine, lors d’un sommet à Abuja. « Mais si nous unissons nos forces, l’eau peut devenir un pont entre nos peuples. »
Au Tchad, l’eau est bien plus qu’un liquide vital. Elle est au cœur des espoirs, des luttes et des transformations. Et si, dans ce pays de contrastes, elle devenait un outil de paix durable ?

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.
















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