Dans une ruelle animée de Lagos, un jeune homme fixe l’écran de son smartphone. Il vient de recevoir l’équivalent de 200 dollars en Bitcoin, en échange d’un service de rédaction pour un client basé à Berlin. Aucun compte bancaire, aucune commission exorbitante, juste une série de chiffres et de lettres. Pour beaucoup de jeunes Africains, la crypto-monnaie n’est plus une curiosité : c’est une réalité, parfois une nécessité.
Un continent en quête d’alternatives
Sur un continent où plus de la moitié de la population adulte n’a pas accès aux services bancaires classiques, les crypto-monnaies apparaissent comme une solution inattendue. En 2023, l’Afrique subsaharienne a enregistré plus de 117 milliards de dollars de transactions en crypto-actifs, selon Chainalysis. Un chiffre impressionnant, surtout dans une région où l’infrastructure financière reste fragile.
« C’est plus rapide, moins cher, et je n’ai pas besoin de faire la queue à la banque », explique Aïcha, une entrepreneure basée à Dakar. Elle utilise l’USDT, un stablecoin adossé au dollar, pour payer ses fournisseurs en Chine et au Nigeria. « Avant, les virements prenaient des jours. Maintenant, c’est instantané. »
La jeunesse africaine, ultra-connectée et souvent frustrée par les systèmes traditionnels, adopte massivement ces nouvelles technologies. Au Nigeria, plus de 35 % des internautes ont déjà utilisé ou possèdent des crypto-monnaies. En Afrique du Sud, le chiffre dépasse les 20 %.
Des monnaies nationales fragilisées
L’essor des crypto-monnaies en Afrique s’explique aussi par la défiance croissante envers les monnaies locales. En 2022, le naira nigérian a perdu près de 30 % de sa valeur face au dollar. En Éthiopie, l’inflation a dépassé les 35 %. Dans ces conditions, beaucoup cherchent à protéger leur épargne dans des actifs numériques.
« J’ai commencé à acheter du Bitcoin quand le birr a commencé à chuter », confie Tesfaye, un développeur à Addis-Abeba. « Ce n’est pas parfait, mais au moins, je ne perds pas tout en quelques mois. »
Pour certains, les crypto-actifs sont devenus une forme de résistance économique. Une manière de contourner la volatilité des devises locales et les restrictions imposées par les gouvernements sur les transferts d’argent.
Une zone grise réglementaire
Mais cette adoption rapide se heurte à un vide juridique. La plupart des pays africains n’ont pas encore de législation claire sur les crypto-monnaies. Certains, comme le Maroc ou l’Algérie, les ont purement interdites. D’autres, comme le Nigeria, oscillent entre interdictions bancaires et expérimentations officielles.
En 2021, la Banque centrale du Nigeria a lancé l’eNaira, une monnaie numérique d’État. Mais l’accueil a été tiède. « Les gens ne veulent pas d’un crypto-argent contrôlé par le gouvernement », ironise Chinedu, un trader basé à Abuja. « Ils veulent de la liberté, pas une nouvelle forme de surveillance. »
Au Kenya, les autorités fiscales ont commencé à taxer les gains en crypto, mais sans cadre précis. Cela crée une insécurité juridique pour les utilisateurs et les entreprises du secteur.
La promesse de l’inclusion financière
Malgré ces obstacles, les crypto-monnaies continuent de séduire. Leur potentiel d’inclusion financière est immense. Des plateformes comme Yellow Card, Luno ou Binance permettent à des millions d’Africains d’acheter, de vendre et d’épargner sans compte bancaire.
« Pour la première fois, j’ai l’impression d’avoir un vrai contrôle sur mon argent », raconte Nadège, une vendeuse de bijoux à Abidjan. Elle utilise une application mobile pour convertir ses revenus en stablecoins, qu’elle peut ensuite envoyer à sa sœur au Togo en quelques secondes.
Les diasporas africaines, qui envoient chaque année plus de 45 milliards de dollars vers le continent, sont aussi de grandes utilisatrices. Les frais de transfert classiques, souvent supérieurs à 7 %, sont drastiquement réduits grâce aux crypto-monnaies.
Des arnaques et des mirages
Mais la médaille a son revers. L’absence de régulation attire aussi les escrocs. Des milliers de personnes ont été victimes de systèmes de Ponzi déguisés en plateformes de trading. En 2022, la société sud-africaine Mirror Trading International s’est effondrée, emportant plus de 589 millions de dollars d’investissements.
« J’ai tout perdu en trois mois », confie Moussa, un chauffeur de moto à Bamako. « On m’avait promis des rendements de 20 % par semaine. Je n’ai jamais vu un centime. »
Le manque d’éducation financière et la recherche de gains rapides poussent de nombreux jeunes vers des projets douteux. Les réseaux sociaux amplifient le phénomène, avec des influenceurs vantant des monnaies sans valeur réelle.
Les gouvernements, souvent dépassés, peinent à protéger les citoyens. Et les recours juridiques sont rares, voire inexistants.
Vers une adoption encadrée ?
Face à cette effervescence, certains pays commencent à réagir. Le Rwanda élabore un cadre légal pour encadrer les crypto-actifs. Le Ghana teste une e-Cedi, sa propre monnaie numérique. L’Afrique du Sud a classé les crypto-monnaies comme instruments financiers, ouvrant la voie à une régulation plus stricte.
« L’idée n’est pas de freiner l’innovation, mais de la canaliser », explique Fatou Diop, économiste à l’Union africaine. « Si on encadre bien, les crypto-monnaies peuvent devenir un levier de développement. Sinon, elles risquent de creuser les inégalités. »
Des initiatives éducatives émergent aussi. Au Nigeria, des ONG forment les jeunes aux bases de la blockchain. Au Kenya, des universités intègrent des modules sur les crypto-finances dans leurs cursus.
Le défi est immense, mais les enjeux le sont tout autant. L’Afrique pourrait bien devenir le laboratoire mondial de la finance décentralisée. À condition de ne pas perdre de vue l’essentiel : la confiance.
Alors, les crypto-monnaies sont-elles une chance pour l’Afrique ou un piège doré ? Peut-être les deux. Tout dépendra de la manière dont le continent choisira de naviguer entre liberté et responsabilité.

Ecole de journalisme à Tunis, je traite de beaucoup de sujets liés à l’actualité de mon continent de coeur : Economie, Marché, Politique et Santé … je m’intéresse à tout et à tout le monde.
















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